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Forcer les personnes anorexiques à manger : bon ou mauvais ?

par ALLAN S. KAPLAN

Les éditoriaux ne reflètent pas nécessairement le point de vue du CTSM. Nous encourageons les lecteurs à nous faire parvenir leurs textes. Pour de plus amples renseignements, communiquez avec la rédactrice en chef du Journal de toxicomanie et de santé mentale au 33, rue Russell,Toronto (Ontario) M5S 2S1 tél. : 416 595-6714 courriel : hema_zbogar@camh.net


L'alimentation forcée des personnes souffrant d'anorexie mentale grave est un dilemme centenaire. Le médecin et philosophe Maimonide a écrit « que personne ne doit nous forcer, ni décider pour nous, que personne ne doit nous pousser vers un chemin ou un autre, qu'il ne faut tromper personne (...) par exemple, qu'il ne faut pas forcer quelqu'un à manger sachant que cette personne ne peut pas manger. » (traduction libre) Sir William Gull, qui fut le premier à décrire l'anorexie mentale dans la littérature médicale anglaise en 1873, s'interrogeait sur le bien-fondé de l'imposition d'un traitement. Il finit par conclure que « dans l'ensemble, l'expérience nous a clairement montré le danger que présente la privation prolongée d'aliments. » (traduction libre) Dans sa description clinique de l'anorexie hystérique en 1873, le neurologue français Charles Lasègue affirme qu'il est préférable d'attendre que le patient soit réceptif au traitement plutôt que de le lui imposer. Plus récemment, la très réputée psychiatre Hilde Bruch a écrit, qu'en principe, les patients anorexiques résistent au traitement.

Les dangers cliniques d'une anorexie mentale grave non traitée sont bien connus. Parmi les troubles psychiques, l'anorexie a le taux de mortalité le plus élevé, atteignant près de 20 p. 100 dans les cas de suivi à long terme. Vu la nature potentiellement fatale de la maladie, il est surprenant que si peu de recherches empiriques aient été effectuées sur le sujet. Cette lacune s'explique en partie par la complexité des questions légales et éthiques qui entourent l'alimentation forcée des patients anorexiques.

Du point de vue éthique, le problème oppose les notions d'autonomie et de déterminisme. Pour les opposants à l'alimentation forcée pour sauver la vie, l'anorexie mentale est un choix conscient, et l'individu est autonome et libre de refuser un traitement. Cette optique a récemment reçu une grande couverture médiatique, en partie attribuable à la prolifération de sites Web très troublants faisant la promotion de l'anorexie. Ceux qui s'opposent à l'alimentation forcée du point de vue éthique s'abstiennent toutefois de reconnaître que l'anorexie mentale se manifeste toujours chez les personnes ayant un dérangement mental grave. Ce dérangement est caractérisé par des cognitions extrêmement faussées, aggravées par les effets délirants de la privation de nourriture. La maladie prend dès lors le dessus et prive la personne de sa capacité de jugement. Le refus de la réadaptation nutritionnelle est au cÒur de la symptomatologie de la ma-ladie. Cela n'est pas le cas chez un patient compétent atteint d'une maladie physique qui refuse une intervention médicale susceptible de sauver la vie.

La plupart des systèmes judiciaires reconnaissent le droit des personnes de refuser un traitement médical, même si ce refus risque d'accélérer ou de causer la mort. Dans certains cas toutefois, la nécessité de protéger la personne du mal qu'elle pourrait se faire a préséance sur son droit à l'autonomie. La loi énonce qu'on doit imposer un traitement pour sauver la vie d'une personne dans les trois situations suivantes : 1) lorsque la personne est considérée comme présentant un risque imminent pour elle-même en raison d'un trouble mental et qu'elle a été hospitalisée contre son gré ; 2) lorsque la personne est réputée inapte à prendre des décisions concernant son traitement médical en raison d'une déficience intellectuelle ; 3) lorsque la personne est mineure et que le traitement peut légalement être imposé par ses parents ou tuteurs.

Dans le cas d'un patient souffrant d'un grave cas d'anorexie mentale et en l'absence de preuves empiriques claires sur les avantages à long terme d'un traitement, le clinicien chevronné doit peser sa responsabilité légale d'intervenir pour sauver la vie du patient contre ses réticences éthiques à lui imposer un traitement. Avoir à tenir compte du fait que le risque de décès dans les cas d'anorexie mentale est souvent lié à l'instabilité médicale du patient et qu'un arrêt cardiaque soudain peut causer la mort compliquent encore plus la situation. Ce risque est difficilement prévisible et peut fluctuer rapidement. Compte tenu de la complexité de toutes ces considérations, le clinicien avisé et compétent doit prendre en considération cinq dimensions cliniques au moment de prendre une décision : 1) le risque de mort imminente si le traitement n'est pas imposé ; 2) le risque d'iatrogénèse, c'est-à-dire les risques inhérents immédiats à la réadaptation nutritionnelle forcée ; 3) les avantages et les risques de l'intervention à court terme ; 4) les avantages et les risques de l'intervention à long terme ; 5) l'aptitude mentale et cognitive du patient. La décision finale doit reposer sur un examen des principes fondamentaux de l'éthique médicale : la bienfaisance (l'avantage potentiel pour le patient) et la non-malfaisance (la nécessité d'éviter de lui faire du mal).

L'alimentation devrait être forcée le moins longtemps possible et seulement jusqu'à ce que la personne soit hors de danger sur le plan médical, plutôt que pendant une longue période dans le but de normaliser son poids. Chez un patient émacié qui refuse de s'alimenter et qui a une anomalie médicale clairement identifiable (p. ex. une arythmie cardiaque) augmentant le risque de mort subite, mais facilement corrigeable par une alimentation ou réhydratation forcée à court terme, cette intervention devrait être imposée puisqu'elle est clairement bénéfique et risque peu de nuire au patient. Toutefois, les avantages d'une alimentation forcée à long terme chez un patient récalcitrant et émacié de façon chronique ne sont pas aussi clairs, et les risques de préjudice physiologique ou psychologique sont plus grands ; il faut faire preuve d'une très grande prudence. Il peut être utile dans un tel cas de consulter un bioéthicien. En fin de compte, il est primordial que des chercheurs en psychiatrie se penchent sur la question de l'alimentation forcée et fournissent aux cliniciens des données empiriques probantes sur lesquelles ils pourront s'appuyer pour prendre des décisions éclairées sur le traitement efficace de ce groupe de patients gravement malades et vulnérables.


Allan S. Kaplan, MD, FRCP(C), est titulaire de la chaire Loretta Ann Rogers sur les troubles de l'alimentation, chef du programme des troubles de l'alimentation du University Health Network à Toronto et président de l'Academy for Eating Disorders. Il est aussi professeur et directeur de l'enseignement supérieur au département de psychiatrie de l'Université de Toronto.

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