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À partir du numéro Hiver 2002, le Journal de toxicomanie et de santé mentale est publié, en anglais seulement, sous son nouveau nom -- CrossCurrents.

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Troubles du développement et toxicomanie : Un problème de plus en plus reconnu

par Tamsen Tillson et Hema Zbogar

Adèle* a un trouble du développement. Elle avait demandé à sa thérapeute de l'aider à surmonter sa dépendance à l'alcool. Même si elle n'est pas formée pour traiter la toxicomanie, Cheryl Bedard, thérapeute, avait accepté de trouver de l'aide pour Adèle.

Ce fut le début d'une longue quête. Mme Bedard, qui travaille à Surrey Place, un organisme à Toronto qui dessert les personnes ayant un trouble du développement, a téléphoné aux grands établissements, aux petits organismes et aux hôpitaux, ainsi qu'à toutes les personnes susceptibles de l'aider. Partout, elle s'est heurtée à un mur : le personnel n'était pas qualifié pour travailler auprès de personnes ayant un trouble du développement. Finalement, le personnel du Programme de traitement des cas de double diagnostic du Centre de toxicomanie et de santé mentale à Toronto a convenu de rencontrer Adèle, à condition que sa thérapeute l'accompagne. « Mais Adèle s'était déjà désintéressée », se rappelle Mme Bedard.

Les problèmes de toxicomanie vécus par les personnes atteintes d'un trouble du développement demeurent méconnus. Les recherches sont rares et les programmes de traitement, pratiquement inexistants. Rares aussi sont les modèles fonctionnels pour traiter cette population et former les intervenants désireux de se spécialiser dans le domaine.

Selon l'expérience clinique et les quelques études effectuées sur le sujet, la prévalence de la toxicomanie chez les personnes atteintes d'un trouble du développement est inférieure ou égale à celle de la population générale. La Dre Louisa Degenhardt, maître de conférences au centre national de recherche sur les drogues et l'alcool de l'Université de la Nouvelle-Galles du Sud, en Australie, attribue en partie ce faible taux aux déficiences cognitives. Les personnes atteintes d'un trouble du développement graves et profonds ont peu d'autonomie et difficilement accès à l'alcool et aux autres drogues.

Celles qui ne sont pas hospitalisées vivent dans des environnements allant des foyers de groupe aux logements avec services de soutien hebdomadaires. Dans ces milieux plus favorables, ces personnes ne sont, dans certains cas, jamais exposées à des substances toxicomanogènes. De l'avis de Mme Bedard, même les patients autonomes ont rarement les ressources nécessaires pour financer une dépendance à la drogue. L'une de ses clientes s'enivre une fois par mois, lorsqu'elle touche son chèque d'aide sociale.

« Malgré la faible prévalence de la toxicomanie, les recherches et données non scientifiques indiquent qu'elle gagne du terrain chez les personnes atteintes d'un trouble du développement léger ou modéré », faisait remarquer le Dr Kevin Brady, directeur de l'organisme Habilitative Mental Health Care, à Winona (Minnesota), dans un article du bulletin de la National Association for the Dually Diagnosed (NADD), paru en 1993.

Fait ironique, les problèmes de toxicomanie augmentent à mesure que la déshospitalisation et l'intégration des patients dans la collecti-vité deviennent plus courantes. La diminution du financement peut entraîner des conditions de vie très précaires et l'isolement. Certaines personnes se retrouvent dans des foyers ou sans abri et risquent davantage de se tourner vers l'alcool, facile à se procurer et moins cher, et d'autres drogues comme le crack. « Il y a des gens qui se mettent à consommer de manière dangereuse simplement parce qu'elles ont accès aux drogues », explique Mme Bedard, se souvenant d'une cliente dont les compagnons toxicomanes s'étaient installés dans son appartement puis s'étaient emparés de son argent et de ses biens.

Comme le mentionne le Dr Brady, les personnes atteintes d'un trouble du développement léger peuvent ressentir un grand besoin de s'intégrer et cèdent plus facilement aux pressions sociales dans les lieux propices à la consommation d'alcool ou de drogues. Le fait d'aller au bar du quartier peut leur donner un sentiment d'appartenance à la communauté. En prenant de l'alcool, elles deviennent plus vulnérables à la dépendance parce que leurs déficiences cognitives entravent leur capacité d'évaluer les conséquences de leur comportement.

Une dépendance aura des conséquences plus dévastatrices chez ces personnes. Dans un article publié en 2000 dans le Journal of Intellectual and Developmental Disabilities, la Dre Degenhardt remarquait que l'incidence de problèmes était supérieure chez les buveurs atteints d'un trouble du développement même s'ils boivent moins que la population générale. « La vie de tous les jours (hygiène, relations, travail) leur pose déjà un problème, qui prend de l'ampleur s'ils consomment de l'alcool ou de la drogue, explique-t-elle. C'est pourquoi un niveau moins élevé de consommation risque de les affecter davantage que le reste de la population. » En fait, le mélange d'alcool et de médicaments comme les anticonvulsivants peut s'avérer un cocktail mortel.

« En général, la toxicomanie est facile à diagnostiquer chez les personnes atteintes d'un trouble du développement, qui la dissimulent mal, reprend la Dre Degenhardt. C'est surtout au niveau du traitement que le problème se pose. »

Étant donné l'insuffisance de services ciblés, un grand nombre de patients aux prises avec un trouble du développement et une dépendance sont orientés vers des programmes non spécialisés de toxicomanie, parfois inefficaces et inadéquats. Le traitement de la toxicomanie se déroulant souvent en groupe, la présence de troubles d'apprentissage ou de communication, de déficiences intellectuelles et de problèmes interpersonnels complique l'intervention.

Dans un article publié en 1998 dans Mental Health Aspects of Developmental Disabilities, le Dr Dan Tomasulo, psychologue et psychothérapeute auprès de groupes au New Jersey, avance que « la présence de déficiences intellectuelles, de retards du développement et de problèmes psychiatriques exige l'adoption d'une nouvelle approche thérapeutique. » Une approche de groupe pourrait être efficace si elle était adaptée aux besoins des clients atteints d'un trouble du développement.

« Les stratégies cognitives employées dans les services non spécia-lisés de toxicomanie seraient probablement applicables », déclare la Dre Elspeth Bradley, spécialiste en psychiatrie du développement et psychiatre-chef de Surrey Place. « Mais il faudrait les adapter aux aptitudes cognitives et relationnelles de chaque client et prévoir plus de temps pour le traitement. »

La pénurie chronique et prolongée de services plus fondamentaux complique la recherche d'un traitement approprié. « Le traitement des problèmes de comportement est déjà un lourd fardeau pour les intervenants qui travaillent auprès de personnes atteintes d'un trouble du développement », reprend le Dr Tomasulo. S'ajoute à cela le manque de professionnels formés dans le traitement simultané de la toxicomanie et des troubles du développement.

Vu les besoins complexes des personnes ayant reçu un double diagnostic, il faut mettre au point une approche complète et intégrée qui réunit les spécialistes des deux domaines en un seul service coordonné, doté de méthodologies thérapeutiques adaptées.

La prise en charge d'un problème de toxicomanie pourrait exiger la modification des services habituellement fournis aux clients sans trouble du développement (p. ex. soutien plus intense et personnalisé, approches plus structurées et plus concrètes, prolongation du traitement et répétition des concepts). Les intervenants doivent donc s'attendre à ce que la compréhension, l'introspection et le changement comportemental se fassent à un rythme plus lent.

Les problèmes de toxicomanie chez les personnes ayant un trouble du développement et qui réintègrent la collectivité commencent tout juste à être reconnus. La prochaine étape sera de concevoir des traitements pour les aider à réussir leur intégration à la société.


* pseudonyme


Les personnes toxicomanes ayant un trouble du développement peuvent rencontrer les obstacles suivants dans les programmes traditionnels de traitement de la toxicomanie :

  • Le traitement est trop rapide.
  • Le thérapeute peut hésiter à confronter son client.
  • Le thérapeute peut interpréter le manque de connaissances du client sur l'abus de drogues et sa pensée concrète comme une dénégation de sa situation.
  • Il n'existe pas de model standard validé de traitement pour cette population.

Source : Thomas Bellows, Recovery House: Residential Facility for Persons with Mild Mental Retardation and Substance Dependence [thèse de doctorat], 1996.


Identifier la toxicomanie chez les personnes atteintes d'un trouble du développement

Indicateurs comportementaux à intégrer aux évaluations diagnostiques de la toxicomanie :

  • baisse significative (par rapport au niveau opérant) de l'assiduité : retards ou rendez-vous manqués, absentéisme ou mauvais rendement au travail
  • repli sur soi ou isolement
  • démêlés accrus avec la justice à cause d'une agression, d'un vol ou d'inconduite
  • manque d'hygiène marqué
  • problèmes financiers inhabituels, y compris dépenses, emprunts ou prêts
  • troubles de mémoire
  • capacités d'adaptation réduites (jugement, aptitudes sociales et de la vie quotidienne)
  • problèmes d'attention ou de concentration
  • perturbation du sommeil ou de l'appétit
  • modification soudaine des relations sociales (p. ex. fréquentation d'un nouveau cercle d'amis)

Source : Kevin Brady, « Substance abuse in the dually diagnosed », The NADD Newsletter, vol. 10, n° 5, 1993.

Julia Drake

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