 
Troubles du développement
et toxicomanie : Un problème de plus en plus reconnu
par Tamsen Tillson et Hema Zbogar
Adèle* a un trouble du développement. Elle avait demandé
à sa thérapeute de l'aider à surmonter sa dépendance
à l'alcool. Même si elle n'est pas formée pour traiter
la toxicomanie, Cheryl Bedard, thérapeute, avait accepté
de trouver de l'aide pour Adèle.
Ce fut le début d'une longue quête. Mme Bedard, qui travaille
à Surrey Place, un organisme à Toronto qui dessert les personnes
ayant un trouble du développement, a téléphoné
aux grands établissements, aux petits organismes et aux hôpitaux,
ainsi qu'à toutes les personnes susceptibles de l'aider. Partout,
elle s'est heurtée à un mur : le personnel n'était
pas qualifié pour travailler auprès de personnes ayant un
trouble du développement. Finalement, le personnel du Programme
de traitement des cas de double diagnostic du Centre de toxicomanie et
de santé mentale à Toronto a convenu de rencontrer Adèle,
à condition que sa thérapeute l'accompagne. « Mais
Adèle s'était déjà désintéressée
», se rappelle Mme Bedard.
Les problèmes de toxicomanie vécus par les personnes atteintes
d'un trouble du développement demeurent méconnus. Les recherches
sont rares et les programmes de traitement, pratiquement inexistants.
Rares aussi sont les modèles fonctionnels pour traiter cette population
et former les intervenants désireux de se spécialiser dans
le domaine.
Selon l'expérience clinique et les quelques études effectuées
sur le sujet, la prévalence de la toxicomanie chez les personnes
atteintes d'un trouble du développement est inférieure ou
égale à celle de la population générale. La
Dre Louisa Degenhardt, maître de conférences au centre national
de recherche sur les drogues et l'alcool de l'Université de la
Nouvelle-Galles du Sud, en Australie, attribue en partie ce faible taux
aux déficiences cognitives. Les personnes atteintes d'un trouble
du développement graves et profonds ont peu d'autonomie et difficilement
accès à l'alcool et aux autres drogues.
Celles qui ne sont pas hospitalisées vivent dans des environnements
allant des foyers de groupe aux logements avec services de soutien hebdomadaires.
Dans ces milieux plus favorables, ces personnes ne sont, dans certains
cas, jamais exposées à des substances toxicomanogènes.
De l'avis de Mme Bedard, même les patients autonomes ont rarement
les ressources nécessaires pour financer une dépendance
à la drogue. L'une de ses clientes s'enivre une fois par mois,
lorsqu'elle touche son chèque d'aide sociale.
« Malgré la faible prévalence de la toxicomanie,
les recherches et données non scientifiques indiquent qu'elle gagne
du terrain chez les personnes atteintes d'un trouble du développement
léger ou modéré », faisait remarquer le Dr
Kevin Brady, directeur de l'organisme Habilitative Mental Health Care,
à Winona (Minnesota), dans un article du bulletin de la National
Association for the Dually Diagnosed (NADD), paru en 1993.
Fait ironique, les problèmes de toxicomanie augmentent à
mesure que la déshospitalisation et l'intégration des patients
dans la collecti-vité deviennent plus courantes. La diminution
du financement peut entraîner des conditions de vie très
précaires et l'isolement. Certaines personnes se retrouvent dans
des foyers ou sans abri et risquent davantage de se tourner vers l'alcool,
facile à se procurer et moins cher, et d'autres drogues comme le
crack. « Il y a des gens qui se mettent à consommer de manière
dangereuse simplement parce qu'elles ont accès aux drogues »,
explique Mme Bedard, se souvenant d'une cliente dont les compagnons toxicomanes
s'étaient installés dans son appartement puis s'étaient
emparés de son argent et de ses biens.
Comme le mentionne le Dr Brady, les personnes atteintes d'un trouble
du développement léger peuvent ressentir un grand besoin
de s'intégrer et cèdent plus facilement aux pressions sociales
dans les lieux propices à la consommation d'alcool ou de drogues.
Le fait d'aller au bar du quartier peut leur donner un sentiment d'appartenance
à la communauté. En prenant de l'alcool, elles deviennent
plus vulnérables à la dépendance parce que leurs
déficiences cognitives entravent leur capacité d'évaluer
les conséquences de leur comportement.
Une dépendance aura des conséquences plus dévastatrices
chez ces personnes. Dans un article publié en 2000 dans le Journal
of Intellectual and Developmental Disabilities, la Dre Degenhardt remarquait
que l'incidence de problèmes était supérieure chez
les buveurs atteints d'un trouble du développement même s'ils
boivent moins que la population générale. « La vie
de tous les jours (hygiène, relations, travail) leur pose déjà
un problème, qui prend de l'ampleur s'ils consomment de l'alcool
ou de la drogue, explique-t-elle. C'est pourquoi un niveau moins élevé
de consommation risque de les affecter davantage que le reste de la population.
» En fait, le mélange d'alcool et de médicaments comme
les anticonvulsivants peut s'avérer un cocktail mortel.
« En général, la toxicomanie est facile à
diagnostiquer chez les personnes atteintes d'un trouble du développement,
qui la dissimulent mal, reprend la Dre Degenhardt. C'est surtout au niveau
du traitement que le problème se pose. »
Étant donné l'insuffisance de services ciblés, un
grand nombre de patients aux prises avec un trouble du développement
et une dépendance sont orientés vers des programmes non
spécialisés de toxicomanie, parfois inefficaces et inadéquats.
Le traitement de la toxicomanie se déroulant souvent en groupe,
la présence de troubles d'apprentissage ou de communication, de
déficiences intellectuelles et de problèmes interpersonnels
complique l'intervention.
Dans un article publié en 1998 dans Mental Health Aspects of Developmental
Disabilities, le Dr Dan Tomasulo, psychologue et psychothérapeute
auprès de groupes au New Jersey, avance que « la présence
de déficiences intellectuelles, de retards du développement
et de problèmes psychiatriques exige l'adoption d'une nouvelle
approche thérapeutique. » Une approche de groupe pourrait
être efficace si elle était adaptée aux besoins des
clients atteints d'un trouble du développement.
« Les stratégies cognitives employées dans les services
non spécia-lisés de toxicomanie seraient probablement applicables
», déclare la Dre Elspeth Bradley, spécialiste en
psychiatrie du développement et psychiatre-chef de Surrey Place.
« Mais il faudrait les adapter aux aptitudes cognitives et relationnelles
de chaque client et prévoir plus de temps pour le traitement. »
La pénurie chronique et prolongée de services plus fondamentaux
complique la recherche d'un traitement approprié. « Le traitement
des problèmes de comportement est déjà un lourd fardeau
pour les intervenants qui travaillent auprès de personnes atteintes
d'un trouble du développement », reprend le Dr Tomasulo.
S'ajoute à cela le manque de professionnels formés dans
le traitement simultané de la toxicomanie et des troubles du développement.
Vu les besoins complexes des personnes ayant reçu un double diagnostic,
il faut mettre au point une approche complète et intégrée
qui réunit les spécialistes des deux domaines en un seul
service coordonné, doté de méthodologies thérapeutiques
adaptées.
La prise en charge d'un problème de toxicomanie pourrait exiger
la modification des services habituellement fournis aux clients sans trouble
du développement (p. ex. soutien plus intense et personnalisé,
approches plus structurées et plus concrètes, prolongation
du traitement et répétition des concepts). Les intervenants
doivent donc s'attendre à ce que la compréhension, l'introspection
et le changement comportemental se fassent à un rythme plus lent.
Les problèmes de toxicomanie chez les personnes ayant un trouble
du développement et qui réintègrent la collectivité
commencent tout juste à être reconnus. La prochaine étape
sera de concevoir des traitements pour les aider à réussir
leur intégration à la société.
* pseudonyme
Les personnes toxicomanes ayant un trouble du développement peuvent
rencontrer les obstacles suivants dans les programmes traditionnels de
traitement de la toxicomanie :
- Le traitement est trop rapide.
- Le thérapeute peut hésiter à confronter son client.
- Le thérapeute peut interpréter le manque de connaissances
du client sur l'abus de drogues et sa pensée concrète
comme une dénégation de sa situation.
- Il n'existe pas de model standard validé de traitement pour
cette population.
Source : Thomas Bellows, Recovery House: Residential Facility for
Persons with Mild Mental Retardation and Substance Dependence [thèse
de doctorat], 1996.
Identifier la toxicomanie
chez les personnes atteintes d'un trouble du développement
Indicateurs comportementaux à intégrer aux évaluations
diagnostiques de la toxicomanie :
- baisse significative (par rapport au niveau opérant) de l'assiduité
: retards ou rendez-vous manqués, absentéisme ou mauvais
rendement au travail
- repli sur soi ou isolement
- démêlés accrus avec la justice à cause
d'une agression, d'un vol ou d'inconduite
- manque d'hygiène marqué
- problèmes financiers inhabituels, y compris dépenses,
emprunts ou prêts
- troubles de mémoire
- capacités d'adaptation réduites (jugement, aptitudes
sociales et de la vie quotidienne)
- problèmes d'attention ou de concentration
- perturbation du sommeil ou de l'appétit
- modification soudaine des relations sociales (p. ex. fréquentation
d'un nouveau cercle d'amis)
Source : Kevin Brady, « Substance abuse in the dually diagnosed
», The NADD Newsletter, vol. 10, n° 5, 1993.
Julia Drake

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