 
Q & R: Intégrer la spiritualité
au cadre thérapeutique
Les Q et R suivantes sont tirées d'entrevues auprès de la Dre
Nancy Kehoe et de Diane Marshall.
La Dre Nancy Kehoe est chargée de cours au dépar-tement de
psychologie de l'école de médecine de Harvard, affiliée à
l'hôpital de Cambridge. Religieuse catholique, elle découvre le monde
de la psychologie clinique et est stupéfaite de voir que ses collègues
ne tiennent aucun compte d'une importante partie de son univers -- les croyances
religieuses -- même si la spiritualité et la religion jouent un rôle
prédominant dans la vie de ses clients. Elle se met donc à explorer
sérieusement la question au sein d'un groupe de clients. Depuis, elle propage
ses idées et ses démarches dans le milieu de la santé mentale.
Elle a mis au point entre autres un outil pour évaluer les antécédents
religieux des clients.
Diane Marshall est thérapeute familiale et conjugale et directrice
clinique de l'Institute of Family Living, un centre de counseling de confession judéo-chrétienne
à Toronto. « Dès le début, nous avons voulu accorder une
grande importance à la foi dans le cadre thérapeutique », déclare-t-elle.
Loin d'être une approche moralisatrice, cela permet plutôt, selon elle,
d'amener le client à explorer les questions d'ordre spirituel dans son cheminement
thérapeutique.
Pourquoi est-il important pour le thérapeute d'aborder la spiritualité
?
N. Kehoe : Il est important d'aborder la vie spi- rituelle ou religieuse
du client parce qu'elle fait partie intégrante de sa vie psychique. Comment
se perçoit-il ? Comment se représente-t-il Dieu ? Que pense-t-il de
la vie, de la souffrance ? Ses réponses nous permettent de savoir si la pratique
religieuse est une source de réconfort ou de conflit pour le client.
Prenons un exemple : Une femme de 72 ans, dépressive après la mort
de son mari, avait été hospitalisée à plusieurs reprises.
C'est une infirmière qui a découvert le conflit religieux à
l'origine de sa dépression. Cette femme avait eu une liaison, jamais avouée
à son mari. Elle se sentait si coupable qu'elle avait d'abord cessé
de recevoir la communion, puis d'aller à l'église, et n'en avait soufflé
mot à personne. Elle avait l'impression de vivre dans le mensonge depuis 50
ans. J'ai mis cette femme en contact avec un prêtre qu'elle connaissait et
respectait. Après s'être confessée, elle a pu se ressaisir, ce
qu'elle n'avait jamais pu faire avant.
D. Marshall : Les clients en thérapie familiale abordent souvent
les questions spirituelles. À moins que le thérapeute décide
de ne pas en tenir compte, il s'agit là d'une occasion extraordinaire d'explorer
la vision de la vie et de la mort des membres de la famille. La spiritualité
est intrinsèquement liée au for intérieur d'une personne, à
sa relation par rapport à l'univers, aux autres et à elle-même.
Il faut parfois aborder ces questions dans les moments de crise, par exemple lorsqu'un
proche est maintenu en vie artificiellement. Je crois que les jeunes d'aujourd'hui
abordent la spiritualité dans un contexte plus large, par exemple dans l'optique
de la crise écologique.
Comment se définit le bien-être spirituel ?
N. Kehoe : Le bien-être spirituel est un continuum qui prend forme
et évolue à différentes étapes de la vie. Ce que nous
devons examiner, c'est le rôle qu'il joue dans la vie du client. La spiritualité
ou la religion asservissent-elles ou réconfortent-t-elles la personne ?
D. Marshall : J'utilise depuis des années l'approche des «
4 C » : courage, contact, communauté, conviction. Cette approche fait
partie intégrante du voyage spirituel que le client et son thérapeute
entreprennent ensemble. Comment aborder les antécédents religieux et
spirituels des clients ?
Comment ces derniers réagissent-ils ?
N. Kehoe : Avec mes collègues j'ai mis au point un outil d'évaluation
des antécédents religieux et spirituels qui, dans sa forme abrégée,
consiste en trois séries de questions fondamentales :
1. Appartenez-vous ou avez-vous déjà appartenu à une tradition
religieuse ou à une pratique spirituelle ? Si vous l'avez abandonnée,
quelle en est la raison ?
2. Pratiquez-vous actuellement une religion ou une autre discipline spirituelle
? En quoi cela vous apporte-t-il un soutien ou un sentiment d'appartenance ? Dans
quelle mesure vos croyances sont-elles une source de conflit, de souffrance ou de
discordance ?
3. Si vous ne pratiquez aucune religion ni autre discipline spirituelle, qu'est-ce
qui vous donne un sentiment d'appartenance, de paix, d'espoir ? Qu'est-ce qui nourrit
votre âme et votre esprit ?
Lorsque le clinicien pose ces questions dans le cadre d'une « exploration
respectueuse », les clients réagissent très bien.
D. Marshall : Je pose quatre « grandes questions » :
1. Qu'est-ce qui nourrit votre esprit ?
2. Qu'est-ce qui donne un sens à votre vie ?
3. Qu'est-ce qui vous donne un sentiment d'appartenance ?
4. Qu'est-ce qui vous procure de la joie ?
La plupart des clients apprécient ces questions et me disent souvent que
c'est la première fois qu'ils se les font poser. Certains d'entre eux réagissent
de façon cognitive, d'autres de façon émotive. Dans mon travail
auprès des couples, il m'est très intéressant de les voir s'ouvrir
et de vouloir en savoir plus sur l'autre en entendant les réponses à
ces questions. Je pose aussi au client des questions sur la spiritualité dans
son enfance, son adolescence et sa vie actuelle.
Pourquoi le sujet de la spiritualité est-il négligé ou évité
par certains thérapeutes ?
N. Kehoe : Le thérapeute a peut-être de la difficulté
à en parler. S'il n'a pas réglé ses propres problèmes
spirituels ou religieux, il peut être moins enclin à aborder le sujet
avec ses clients. C'est aussi une question de formation. J'ai effectué un
sondage et découvert que les questions religieuses ou spi-rituelles étaient
soulevées dans moins de 30 p. 100 seulement des programmes de résidence
en psy-chiatrie, de travail social et de psychologie. En outre, le client pourrait
aussi avoir l'impression que le thérapeute prêche un certain point de
vue.
D. Marshall : Je crois que les thérapeutes évitent cette
question, tout comme celles du sexe, de la race ou de la classe sociale. Leur hésitation
repose aussi sur le concept d'objectivité de la thérapie, selon lequel
le thérapeute évite d'imposer ses valeurs à son client.
Que se passe-t-il lorsque le thérapeute et le client ont des convictions
religieuses ou spirituelles différentes ?
N. Kehoe : Les thérapeutes ne devraient aborder ces questions que
s'ils sont capables de les dissocier de leur propre perspective et de rester neutres.
Nous devons nous demander ce que vit le client dans un contexte particulier. Nous
ne sommes peut-être pas d'accord avec une religion fondamentaliste, par exemple,
mais nous devons être capables de voir le rôle qu'elle joue dans la vie
du client.
D. Marshall : Les thérapeutes doivent être capables d'apprendre
de leurs clients, car ils travaillent essen-tiellement « avec l'âme ».
On ne peut pas réduire au simple behaviorisme pragmatique l'acte de pénétrer
l'âme d'une personne, ce qu'elle a de plus sacré. Mon travail ne consiste
pas à montrer le chemin à mon client, mais à soulever les questions
qui l'aideront dans son cheminement.
On peut se demander si la tradition religieuse du client l'aide ou lui nuit dans
son cheminement spirituel. Une jeune femme talentueuse peut souffrir de dépression
parce que sa tradition religieuse interdit l'ordination des femmes. Par conséquent,
elle devra peut-être explorer d'autres avenues, d'où son cheminement
thérapeutique.
Comment peut-on encourager l'intégration de la spiritualité au cadre
thérapeutique ?
N. Kehoe : Parfois, le thérapeute doit prendre un risque et fouiller
l'univers spirituel du client pour en découvrir toute la richesse. Nous sommes
nombreux à essayer de convaincre nos collègues, par le truchement de
recherches, de séminaires et de réseautage, qu'il peut être extrêmement
grati-fiant d'aborder la vie spirituelle et religieuse avec les clients.
D. Marshall : La spiritualité a récemment été
reconnue dans le DSM-IV et prend une place de plus en plus importante dans le cadre
thérapeutique. Lorsque je supervise des thérapeutes familiaux, je leur
demande d'aborder ces questions, souvent omises de leurs études supérieures.
Je leur dis de considérer la spiritualité comme partie intégrante
de la vie de leurs clients.
Qu'est-ce qui vous a poussé à parler de spiritualité dans
un cadre thérapeutique ? Qu'est-ce que cela vous a apporté personnellement
?
N. Kehoe : Vu ma formation religieuse, j'ai été très
surprise de me trouver dans un milieu clinique qui ne tenait pas compte des croyances
religieuses. À mesure que je prenais confiance en mes compétences cliniques,
je me suis interrogée sur les raisons de cette exclusion.
L'intégration de la spiritualité à la thérapie a eu
une grande influence sur moi. J'ai une empathie beaucoup plus profonde pour les personnes
aux prises avec une maladie mentale. Mes clients m'ont fait comprendre que la spiritualité
et la religion pouvaient servir de boussole qui, sans soulager la souffrance, permet,
si je puis dire, de ne pas perdre le Nord. Il n'y a pas de réponses faciles,
mais la quête d'une solution est très satisfaisante. Lorsque l'on donne
aux gens l'occasion de parler de spiri-tualité, ils le font avec beaucoup
de cohérence et d'éloquence.
D. Marshall : Les personnes avec qui j'ai travaillé ont été
pour moi une véritable bénédiction. Je suis chrétienne
et je le dis sans détour. Cela ne m'empêche pas d'être ouverte
aux autres, au contraire. J'ai la chance de travailler avec des collègues
et clients de différentes confessions, et nous cheminons ensemble.
Je crois qu'en tant que thérapeutes, nous devons être compatissants
et accueillants, et encourager la générosité et l'humilité
chez autrui. Nous devons accepter le fait que nous n'avons pas toutes les réponses
et adopter un rôle de catalyseur dans le cheminement d'un client, d'un couple
ou d'une famille.
Ian Kinross

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