
Le dernier mot
Politique américaine sur
l'ecstasy sans fondement scientifique
par Charles S. Grob, MD
Les éditoriaux ne reflètent pas nécessairement le point
de vue du CTSM. Nous encourageons les lecteurs à nous faire parvenir leurs
textes. Pour de plus amples renseignements, communiquez avec la rédactrice
en chef du Journal de toxicomanie et de santé mentale au 33, rue Russell,
Toronto (Ontario) M5S 2S1 tél. : 416 595-6714 courriel : journal@camh.net.
Lors d'un récent forum traitant des politiques sur la drogue auquel j'ai assisté
à Hawaï, un représentant de la coalition antidrogue s'est fait
demander laquelle des deux drogues -- la marijuana et l'ice -- était la plus
dangereuse. L'ice, la forme épurée de la méthamphétamine,
est fumée pour ses effets intenses, qui peuvent durer plus de 48 heures. Sa
popularité grandissante à Hawaï s'expliquerait par la réussite
des mesures entreprises pour stopper la culture de la marijuana, qui a rapidement
disparu du marché.
Le panéliste a répondu « ne pas savoir » laquelle des
deux drogues était la plus dangereuse. La marijuana a évidemment certains
effets néfastes, dont une irritation des bronches chez les gros usagers et
une dépendance psychologique chez les personnes ayant une vulnérabilité
sous-jacente. Mais laisser à penser que ses risques pourraient être
comparables à ceux de l'ice, un composé synthétique qui provoque
des perturbations de l'humeur, des réactions psychotiques, de l'hypertension,
une arythmie cardiaque, des accidents vasculaires cérébraux et même
la mort, illustre l'absurdité et l'aveuglement de la politique antidrogue
conventionnelle. L'incapacité de distinguer entre ces deux drogues, très
différentes l'une de l'autre, et l'absence d'une approche unifiée de
réduction des risques auprès des populations vulnérables mettent
en lumière l'inefficacité et la contre- productivité de cette
politique.
L'ineptie de la politique antidrogue américaine se traduit aussi par une
autre tendance culturelle tout aussi néfaste. En plus d'accroître le
risque de dommages irrémédiables chez les usagers de drogue, la politique
officielle porte atteinte à la démarche scientifique. Au milieu des
années 1980, la Drug Enforcement Administration a ajouté la MDMA à
la liste des drogues figurant à l'Annexe I, rejetant la recommandation judiciaire
voulant que soit reconnus les bienfaits potentiels de son usage à des fins
médicales dans un cadre contrôlé. Non seulement cette approche
a-t-elle entravé la recherche légitime sur la MDMA à des fins
thérapeutiques, mais elle n'a pas réussi à freiner l'usage d'ecstasy
chez les jeunes, qui augmente dangereusement.
Autrefois composée exclusivement de MDMA, l'ecstasy est de plus en plus
fabriquée à partir d'autres substances. Dans certains sondages, plus
de la moitié de l'ecstasy vendue sur le marché (à des jeunes
crédules) était en fait formée de différents composés
allant de drogues relativement sans danger, comme l'aspirine ou la caféine,
à la méthamphétamine, la PCP et le dextrométhorphane,
drogues dangereuses, en passant par la paraméthoxyamphétamine (PMA),
qui peut être mortelle. Les efforts déployés en vue de lancer
des programmes de réduction des méfaits dans les raves, à l'instar
d'initiatives similaires ayant réduit de façon considérable
le taux de mortalité dans les Pays-Bas, ont été bloqués.
Ironiquement, l'ajout de la MDMA à la liste des drogues étroitement
contrôlées a empêché les chercheurs qualifiés d'examiner
les effets physiologiques et psychologiques de cette drogue, alors que les jeunes
semblent désormais pouvoir se la procurer sans trop de difficulté.
Selon les mesures récemment proposées en vue de poursuivre les promoteurs
de raves aux termes des lois sur les fumeries de crack, la présence de bouteilles
d'eau et de salles de « repos » serait considérée comme
une preuve de conduite criminelle. Les mesures de réduction des méfaits,
souvent violemment condamnées par les artisans de la politique dominante,
soulignent la nécessité d'une hydratation, d'une ventilation et d'un
repos adéquats afin de réduire le taux de morbidité et de mortalité
dans les raves et les boîtes de nuit. Malheureusement, la politique antidrogue
officielle ne fait pas que contrecarrer la réduction des méfaits ;
dans les faits, elle augmente les risques que les gens se fassent du mal en consommant
de l'ecstasy à des fins récréatives.
Nos systèmes de soins et de santé publique s'appuient sur des études
scientifiques pour éclairer nos connaissances et orienter nos comportements
et politiques. Pour ce faire, ils comptent sur l'objectivité et l'intégrité
de la démarche scientifique. Les médias présentent régulièrement
des rapports très sensationna-listes, souvent parus dans de prestigieuses
revues scientifiques, sur les dommages irréversibles causés au cerveau
et sur les autres effets préjudiciables de l'ecstasy et de la MDMA. Toutefois,
un examen attentif de certaines des études concluant à la neurotoxicité
de la MDMA révèle des pratiques méthodologiques et analytiques
fallacieuses et trompeuses, comme je le mentionnais dans le numéro de décembre
2000 de Addiction Research.
Un exemple particulièrement insigne de cette malhonnêteté
est le silence entourant une étude sur l'efficacité du L-tryptophane,
pour laquelle les usagers de MDMA ont été sélectionnés
en fonction de leur taux de 5-HIAA dans le liquide céphalorachidien (mesuré
lors d'une étude précédente des effets sur la sérotonine).
Une étude complémentaire a révélé des déficits
neurologiques subtils chez ces mêmes sujets ayant subi un test cognitif après
avoir pris l'avion la veille de l'étude pour se rendre de la côte Ouest
à la côte Est, et avoir reçu une injection sédative de
L-tryptophane quelques heures avant le test. La procédure et les méthodes
analytiques utilisées avaient été délibérément
mal représentées dans les articles publiés. D'autres études
très influentes sur la neurotoxicité de la sérotonine chez les
humains ont systématiquement négligé l'impact de la polytoxicomanie,
du manque de sommeil, de la malnutrition et de la psychopathologie sous-jacente sur
les corrélats psycho-biologiques. La non-divulgation de certaines données
dans le but de dissimuler les manipulations statistiques effectuées pour obtenir
des résultats légèrement positifs soulève de sérieuses
questions d'éthique.
Quinze ans après l'inclusion de la MDMA à l'Annexe I, la consommation
récréative d'ecstasy est devenue une activité de plus en plus
dangereuse, tandis que la recherche contrôlée sur ses propriétés
potentiellement thérapeutiques est demeurée proscrite. Vu les résultats
infructueux de notre politique antidrogue actuelle, il est temps d'entamer un nouveau
dialogue sur les options de rechange visant à réduire les risques de
méfaits. Pour qu'elle ait un effet positif sur la santé et la sécurité
de nos jeunes, une politique officielle doit réduire les risques tout en relevant
les normes requises pour assurer la crédibilité de la démarche
scientifique. C'est l'approche la plus raisonnable et la plus éthique. Il
faut prendre des mesures pour protéger les jeunes qui ne peuvent pas simplement
« dire non » aux dangers évitables, comme le veut le slogan de
la campagne antidrogue. Nous pourrions être surpris de la capacité des
jeunes à se protéger si nous leur disions simplement la vérité.
Charles S. Grob est directeur de la division de pédopsychiatrie du centre
médical de Harbor-UCLA et professeur de psychiatrie et de pédiatrie
à l'école de médecine de l'UCLA.
On peut le joindre à grob@humc.edu.

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