 
Tirons-nous le maximum des Alcooliques
Anonymes ?
par Peter Armstrong
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Rien d'étonnant à ce que les membres des Alcooliques Anonymes (AA)
soient si différents de la moyenne des gens. Ils ont tous connu la solitude,
la peur, l'aliénation et la honte jusqu'à ce qu'ils rencontrent l'alcool,
une source inespérée d'euphorie et de confiance en eux. Maiss ce faux
ami prend sa revanche et finit par les plonger dans le désespoir. Grâce
aux AA, ils retrouvent finalement espoir et sobriété.
Leurs compagnons AA commencent à se rétablir et ils se sentent alors
fiers d'appartenir à la communauté souveraine des AA. Mais ce bonheur
est éphémère, car ils ne tardent pas à découvrir
qu'en dépit du succès retentissant du mouvement, des recherches et
des autres traitements maintenant disponibles, la plupart des personnes alcooliques
succombent, directement ou indirectement, des suites de la maladie.
Cette navrante constatation sert souvent de justification dans la recherche, par
ailleurs légitime, d'autres traitements. Certains critiques qualifient le
mouvement des AA de coercitif, moraliste, punitif, religieux et exclusif, d'autres
le comparent à un culte. Et malheureusement, il arrive que cette perception
déformée influence certaines études scientifiques et politiques
gouvernementales, marginalisant et minimisant ainsi les AA et le traitement qu'ils
prônent.
Quel gaspillage de vies humaines et d'argent !
Il serait utile de revoir ce que sont au juste les AA et ce qu'ils ont accompli
en 66 ans d'existence.
Le mouvement des AA est une organisation autonome, entrepreneuriale, hautement
démocratique et sans but lucratif. Il compte environ 2,1 millions d'hommes
et de femmes répartis en 97 000 groupes dans 150 pays, dont 98 000 membres
au Canada. Toute personne qui désire s'arrêter de boire peut en faire
partie. Certains membres sont des employés du secteur privé ou public
et d'organismes à but non lucratif, d'autres sont des chômeurs. Ils
représentent un vaste éventail de races, d'aptitudes, de couleurs,
de croyances religieuses ou laïques, de groupes d'âge et de classes socio-économiques
et démographiques.
La bible des AA, intitulée Les Alcooliques anonymes, a été
imprimée en 20 millions d'exemplaires dans plus de 40 langues, en braille
et en gros caractères, et produite en American Sign Language sur vidéocassette.
Les AA et les programmes connexes sont le traitement privilégié
parmi les professions qui exigent la sobriété (personnel des services
de transport et de l'industrie automobile, agents de police, médecins) et
les hôpitaux américains privés, tenus de produire de bons résultats
dans un climat économique d'austérité et de responsabilisation.
Des études menées par des experts indépendants, notamment
George Vaillant, professeur de psychiatrie à Harvard, et le National Institute
on Alcohol Abuse and Alcoholism des États-Unis, démontrent l'efficacité
des AA.
Les résultats thérapeutiques des AA ont également été
étudiés par leurs alliés dans le secteur du traitement. Selon
le centre Renascent à Toronto, axé sur la prévention, l'éducation
et le traitement de la dépendance à l'alcool et aux autres drogues,
une proportion pouvant atteindre les deux tiers des clients traités en établissement
demeuraient sobres deux ans après avoir terminé leur traitement. La
recette de leur succès ? La participation aux réunions des AA. Une
analyse documentaire effectuée par Rick Csiernik de l'Université Western
Ontario a conclu que le traitement en établissement suivant la méthode
des Douze Étapes était à la fois essentiel, efficace et rentable.
« L'approche des AA marche », soutient le Dr Graeme Cunningham, spécialiste
ontarien de la toxicomanie. « Il existe des preuves scientifiques. »
Officiellement ou officieusement, les membres des AA et d'autres programmes des
Douze Étapes comme Al-Anon et les Narcotiques Anonymes transmettent leur message
d'espoir à des milliers d'écoles, de lieux de travail, de pénitenciers,
d'hôpitaux, de centres de traitement, de foyers et de familles. Plus de 300
rencontres par semaine ont lieu dans la région de Toronto à elle seule.
Outre le traitement, l'éducation et les services d'approche, les membres
des AA offrent régulièrement des services d'orientation, d'intervention
précoce, de gestion du sevrage et de postcure. Ils font aussi des visites
à domicile, conseillent des familles et des employeurs et dirigent des lignes
secours 24 heures sur 24, sept jours sur sept.
Une multitude de services fournis par une organisation qui ne reçoit aucun
argent du gouvernement, d'entreprises, de groupes d'intérêt, de fondations
ou d'autres sources extérieures. Ne comptant que sur la générosité
de ses membres, le mouvement des AA réussit non seulement à atténuer
les terribles préjudices humains et économiques causés par l'alcoolisme,
mais aussi à financer son expansion. Les établissements de traitement
affiliés aux AA se servent de cette synergie au profit du réseau de
santé. L'an dernier, par exemple, 600 bénévoles ont consacré
plus de 25 000 heures au centre Renascent. Cinq cents particuliers, syndicats, fondations,
entreprises et familles y ont ajouté des dons en argent et en nature totalisant
1,87 million de dollars.
Si l'on considère, d'une part, le succès universel et durable du
mouvement des AA, sa rentabilité sans pareille, son adaptabilité, son
coût abordable, son accessibilité et, d'autre part, la pénurie
de ressources en santé, le gouvernement ne devrait-il pas promouvoir la démarche
des Douze Étapes ? Renseigner les intervenants en toxicomanie et en services
sociaux sur les AA et les programmes connexes ? Créer des programmes et services
s'inspirant de ce modèle ?
« À cheval donné on ne regarde pas la bride », profère
le dicton. En tant que professionnels résolus à combattre la dépendance,
n'est-il pas de notre devoir de l'appliquer ?
Peter Armstrong est président de Renascent et de son conseil d'administration.
Renascent est un centre torontois axé sur la prévention, l'éducation
et le traitement de la dépendance à l'alcool et aux autres drogues.

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