 
Renouer les relations brisées
par la violence envers les personnes âgées
Suzanne* avait toujours envisagé un brillant avenir pour son fils Gilles.
Il ne l'avait pas déçue, jusqu'à ce qu'il perde sa femme et
son emploi. À l'âge de 48 ans, Gilles est revenu au bercail et a réintégré
sa chambre d'adolescent au sous-sol. Suzanne a tenté de lui remonter le moral
en lui préparant de bons repas, qu'il a tôt fait de considérer
comme son dû. Avachi dans un fauteuil, une bière à la main, Gilles
regardait le base-ball et montait lorsque le souper était prêt. Il s'est
mis à boire de plus en plus, laissant parfois sa fureur et son désespoir
remonter à la surface. Puis, un soir, à son retour du bar, il a défoncé
d'un coup de pied le mur du salon, avant de s'engouffrer au sous-sol en proférant
des obscénités.
Un nouveau programme vise à redonner espoir aux personnes âgées
qui, comme Suzanne, sont prises au piège et subissent la vio-lence d'un enfant
adulte ou d'un autre proche. Le projet de justice réparatrice à l'intention
des personnes âgées victimes de violence, instauré au printemps
2001 à Waterloo (Ontario), emploie une approche non judiciaire pour combattre
la violence faite aux personnes âgées et venir en aide aux victimes.
Le concept de justice réparatrice s'inspire de la « concertation
des familles » et de modèles de guérison autochtones, dont le
« cercle de soutien ». « Toutes les parties concernées --
victime, agresseur et autres -- se réunissent en compagnie d'un professionnel
afin d'examiner la cause de la violence et les moyens de réparer le mal et
de prévenir d'autres incidents », indique la coordonnatrice du projet
Arlene Groh, gestionnaire de cas et infirmière autorisée du Centre
d'accès aux soins communautaires (CASC) de la région de Waterloo. Ces
rencontres ont pour objectif de rétablir la relation, tout en respectant les
droits de toutes les parties.
Selon les estimations, entre quatre et huit pour cent des personnes âgées
seraient exploitées phy-siquement, psychologiquement ou financièrement.
Comme le mentionne Mme Groh, les victimes veulent souvent conserver leur relation
avec leur proche et peuvent hésiter à dénoncer la violence ou
encore la minimiser, la nier ou la dissimuler. Elles peuvent craindre que leur enfant
se retrouve en prison ou avoir l'impression que le système judiciaire ou de
santé n'est pas en mesure de les aider.
Suzanne était sûre que Gilles ne lèverait jamais la main sur
elle, mais elle avait quand même peur. Ses explosions de colère étaient
imprévisibles. En plus, il lui demandait constamment de l'argent sans lui
dire quand il la rembourserait, ni même s'il le ferait. Il avait tenu à
voir le testament de Suzanne et lui avait suggéré de le nommer mandataire
pour simplifier les choses. Suzanne ne savait pas combien de temps son fils avait
l'intention de rester à la maison. Elle dormait mal et souffrait d'intenses
maux de tête. Elle aimait son fils et voulait son bien, mais elle se sentait
totalement impuissante.
Subventionné par la Fondation Trillium de l'Ontario, le projet reçoit
des clients recommandés par plusieurs sources : fournisseurs de soins de santé,
clergé, police et procureurs de la Couronne. Ces derniers peuvent d'ailleurs
privilégier le recours au programme de justice réparatrice plutôt
qu'à des poursuites judiciaires. Le projet a aussi des liens avec des organismes
locaux, notamment le Comité central mennonite, les services aux personnes
âgées du centre catholique de counseling familial, un comité
de bénévoles, des équipes d'intervention et un groupe d'information
sur la violence envers les personnes âgées.
Les cas orientés vers le programme de justice réparatrice sont sélectionnés
pour voir s'ils sont appropriés dès la prise en charge. « Comme
toutes les parties doivent se sentir en sécurité, nous déterminons
dès le départ s'il y a des raisons de s'alarmer (actes de violence
graves ou répétés) », précise Arlene Groh. Un comité
de sélection examine ensuite les cas délicats.
Suzanne a parlé de ses maux de tête à son médecin.
À la fin de la visite, elle lui a mentionné les difficultés
de son fils et ses propres problèmes. Le médecin était au courant
du projet sur la violence faite aux personnes âgées vers lequel il a
pu orienter Suzanne.
La démarche du cercle se fait volontairement ; la victime et l'agresseur
sont accompagnés de personnes venues les soutenir. Tous les participants racontent
leur version des faits, puis le groupe se met d'accord sur une solution, qui comprend
souvent des excuses et un plan de sécurité. La réparation des
torts implique parfois une compensation financière ou du travail communautaire.
Mme Groh ajoute que les personnes aux prises avec un problème d'alcool
ou de drogue doivent d'abord traiter ce problème (p. ex. suivre une thérapie
ou adhérer aux Alcooliques Anonymes) avant de se joindre au cercle.
L'un des anciens collègues de Gilles lui avait déjà parlé
des réunions hebdomadaires du groupe d'Alcooliques Anonymes. Gilles y a donc
assisté avant de se joindre au cercle. À la première rencontre
du cercle, Suzanne a mentionné son amour pour son fils et son immense tristesse
devant ses difficultés. Accompagnée d'une amie, elle a aussi parlé
de sa crainte des comportements imprévisibles de Gilles et de son incertitude
quant à la durée du séjour de son fils chez elle. Âgée
de plus de 70 ans, Suzanne n'avait pas la force d'assumer des corvées supplémentaires
comme la préparation des repas et la lessive de Gilles. Elle a ajouté
qu'elle avait hérité des difficultés financières de son
fils depuis qu'il vivait avec elle.
Gilles a présenté ses excuses à sa mère. Il a admis
s'être senti à bout et s'en être pris à elle. Il souhaitait
reprendre sa vie en main et savait que cela serait impossible s'il continuait à
habiter avec sa mère. Le groupe s'est entendu entre autres sur un échéancier
de remboursement, une date de déménagement, des mesures de soutien
pour Suzanne et la date d'une rencontre de suivi.
« Dans ce genre de cas, le système judiciaire se préoccupe
surtout du passé pour établir la culpa-bilité ou l'innocence,
dit Mme Groh. Nous espérons que beaucoup d'autres collectivités décideront
d'utiliser ce modèle d'approche pour réparer les torts et renouer les
liens entre membres de la famille. »
*Cet article fait mention de situations et thèmes réels regroupés,
mais les noms ont été changés pour des raisons de confidentialité.
Pour de plus amples renseignements, communiquez avec Arlene Groh, projet de justice
réparatrice à l'intention des personnes âgées victimes
de violence, à l'adresse Arlene.Groh@ccacwat.on.ca.
Ian Kinross

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