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À partir du numéro Hiver 2002, le Journal de toxicomanie et de santé mentale est publié, en anglais seulement, sous son nouveau nom -- CrossCurrents.

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Renouer les relations brisées par la violence envers les personnes âgées

Suzanne* avait toujours envisagé un brillant avenir pour son fils Gilles. Il ne l'avait pas déçue, jusqu'à ce qu'il perde sa femme et son emploi. À l'âge de 48 ans, Gilles est revenu au bercail et a réintégré sa chambre d'adolescent au sous-sol. Suzanne a tenté de lui remonter le moral en lui préparant de bons repas, qu'il a tôt fait de considérer comme son dû. Avachi dans un fauteuil, une bière à la main, Gilles regardait le base-ball et montait lorsque le souper était prêt. Il s'est mis à boire de plus en plus, laissant parfois sa fureur et son désespoir remonter à la surface. Puis, un soir, à son retour du bar, il a défoncé d'un coup de pied le mur du salon, avant de s'engouffrer au sous-sol en proférant des obscénités.

Un nouveau programme vise à redonner espoir aux personnes âgées qui, comme Suzanne, sont prises au piège et subissent la vio-lence d'un enfant adulte ou d'un autre proche. Le projet de justice réparatrice à l'intention des personnes âgées victimes de violence, instauré au printemps 2001 à Waterloo (Ontario), emploie une approche non judiciaire pour combattre la violence faite aux personnes âgées et venir en aide aux victimes.

Le concept de justice réparatrice s'inspire de la « concertation des familles » et de modèles de guérison autochtones, dont le « cercle de soutien ». « Toutes les parties concernées -- victime, agresseur et autres -- se réunissent en compagnie d'un professionnel afin d'examiner la cause de la violence et les moyens de réparer le mal et de prévenir d'autres incidents », indique la coordonnatrice du projet Arlene Groh, gestionnaire de cas et infirmière autorisée du Centre d'accès aux soins communautaires (CASC) de la région de Waterloo. Ces rencontres ont pour objectif de rétablir la relation, tout en respectant les droits de toutes les parties.

Selon les estimations, entre quatre et huit pour cent des personnes âgées seraient exploitées phy-siquement, psychologiquement ou financièrement. Comme le mentionne Mme Groh, les victimes veulent souvent conserver leur relation avec leur proche et peuvent hésiter à dénoncer la violence ou encore la minimiser, la nier ou la dissimuler. Elles peuvent craindre que leur enfant se retrouve en prison ou avoir l'impression que le système judiciaire ou de santé n'est pas en mesure de les aider.

Suzanne était sûre que Gilles ne lèverait jamais la main sur elle, mais elle avait quand même peur. Ses explosions de colère étaient imprévisibles. En plus, il lui demandait constamment de l'argent sans lui dire quand il la rembourserait, ni même s'il le ferait. Il avait tenu à voir le testament de Suzanne et lui avait suggéré de le nommer mandataire pour simplifier les choses. Suzanne ne savait pas combien de temps son fils avait l'intention de rester à la maison. Elle dormait mal et souffrait d'intenses maux de tête. Elle aimait son fils et voulait son bien, mais elle se sentait totalement impuissante.

Subventionné par la Fondation Trillium de l'Ontario, le projet reçoit des clients recommandés par plusieurs sources : fournisseurs de soins de santé, clergé, police et procureurs de la Couronne. Ces derniers peuvent d'ailleurs privilégier le recours au programme de justice réparatrice plutôt qu'à des poursuites judiciaires. Le projet a aussi des liens avec des organismes locaux, notamment le Comité central mennonite, les services aux personnes âgées du centre catholique de counseling familial, un comité de bénévoles, des équipes d'intervention et un groupe d'information sur la violence envers les personnes âgées.

Les cas orientés vers le programme de justice réparatrice sont sélectionnés pour voir s'ils sont appropriés dès la prise en charge. « Comme toutes les parties doivent se sentir en sécurité, nous déterminons dès le départ s'il y a des raisons de s'alarmer (actes de violence graves ou répétés) », précise Arlene Groh. Un comité de sélection examine ensuite les cas délicats.

Suzanne a parlé de ses maux de tête à son médecin. À la fin de la visite, elle lui a mentionné les difficultés de son fils et ses propres problèmes. Le médecin était au courant du projet sur la violence faite aux personnes âgées vers lequel il a pu orienter Suzanne.

La démarche du cercle se fait volontairement ; la victime et l'agresseur sont accompagnés de personnes venues les soutenir. Tous les participants racontent leur version des faits, puis le groupe se met d'accord sur une solution, qui comprend souvent des excuses et un plan de sécurité. La réparation des torts implique parfois une compensation financière ou du travail communautaire.

Mme Groh ajoute que les personnes aux prises avec un problème d'alcool ou de drogue doivent d'abord traiter ce problème (p. ex. suivre une thérapie ou adhérer aux Alcooliques Anonymes) avant de se joindre au cercle.

L'un des anciens collègues de Gilles lui avait déjà parlé des réunions hebdomadaires du groupe d'Alcooliques Anonymes. Gilles y a donc assisté avant de se joindre au cercle. À la première rencontre du cercle, Suzanne a mentionné son amour pour son fils et son immense tristesse devant ses difficultés. Accompagnée d'une amie, elle a aussi parlé de sa crainte des comportements imprévisibles de Gilles et de son incertitude quant à la durée du séjour de son fils chez elle. Âgée de plus de 70 ans, Suzanne n'avait pas la force d'assumer des corvées supplémentaires comme la préparation des repas et la lessive de Gilles. Elle a ajouté qu'elle avait hérité des difficultés financières de son fils depuis qu'il vivait avec elle.

Gilles a présenté ses excuses à sa mère. Il a admis s'être senti à bout et s'en être pris à elle. Il souhaitait reprendre sa vie en main et savait que cela serait impossible s'il continuait à habiter avec sa mère. Le groupe s'est entendu entre autres sur un échéancier de remboursement, une date de déménagement, des mesures de soutien pour Suzanne et la date d'une rencontre de suivi.

« Dans ce genre de cas, le système judiciaire se préoccupe surtout du passé pour établir la culpa-bilité ou l'innocence, dit Mme Groh. Nous espérons que beaucoup d'autres collectivités décideront d'utiliser ce modèle d'approche pour réparer les torts et renouer les liens entre membres de la famille. »

*Cet article fait mention de situations et thèmes réels regroupés, mais les noms ont été changés pour des raisons de confidentialité.

Pour de plus amples renseignements, communiquez avec Arlene Groh, projet de justice réparatrice à l'intention des personnes âgées victimes de violence, à l'adresse Arlene.Groh@ccacwat.on.ca.

Ian Kinross

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