 
Comptes rendus
L'usage des opiacés
change
De la femme blanche d'âge moyen du XIXe siècle à
l'homme noir des faubourgs d'aujourd'hui, la démographie du consommateur
américain d'opiacés a changé aussi radicalement que
la perception sociale de la toxicomanie. Afin d'examiner plus en détail
ces transformations, David Courtwright, l'auteur de Dark Paradise,
a mis à jour son ouvrage, 20 ans après la publication initiale
du livre.
M. Courtwright s'écarte subtilement de ce qu'il décrit
comme « la version libérale d'événements historiques
», selon laquelle l'application d'une série de lois fédérales
au début du XXe siècle a rendu l'accès aux opiacés
de plus en plus difficile. Ensuite, avec l'épuisement du ravitaillement
légitime en stupéfiants, le marché noir, les prix
et les crimes mineurs ont fleuri. En 1940, le consommateur était
dorénavant considéré comme un délinquant urbain.
Cependant, l'auteur croit que les données démographiques
de la dépendance aux opiacés avaient déjà
commencé à changer avant la législation, parce que
les médecins avaient cessé de croire au pouvoir magique
d'une injection de morphine comme panacée universelle. Une meilleure
éducation, une hygiène améliorée et des thérapies
plus efficaces ont toutes contribué à un changement de philosophie.
De toute façon, le durcissement des lois et la réévaluation
clinique combinés ne présageaient rien de bon pour les opiomanes.
Dans les années 1920 et 1930, époque où l'usage illicite
d'héroïne était à la hausse, les professionnels
de la santé croyaient en général que la toxicomanie
était une manifestation psychopathe et qu'il était préférable
de laisser la gestion des toxicomanes au pouvoir législatif. L'institutionnalisation
obligatoire à long terme a remplacé la réadaptation.
La criminalisation de la toxicomanie a atteint son paroxysme dans les
années 1950, les traces d'injection pouvant suffire à faire
condamner l'usager.
Au cours des décennies suivantes, les attitudes ont commencé
à changer de nouveau. Du temps de Kennedy et de Nixon, on explora
des méthodes plus efficaces de traiter de l'« épidémie
d'héroïne de l'après-guerre ». À la suite
d'une étude de 1964 sur la méthadone à l'Institut
Rockefeller, les traitements d'entretien redevinrent acceptables, les
toxicomanes étant alors perçus comme de « malheureuses
victimes », et la méthadone, mise sur le même pied
que l'insuline. Les 30 années suivantes ont vu la méthadone
survivre à d'autres « traitements » et son usage devenir
légitime, malgré la fluctuation de l'opinion publique et
de l'appui gouvernemental.
Outre le suivi des changements démographiques de la dépendance
aux opiacés, David Courtwright raconte efficacement l'évolution
des théories médicales sur la toxicomanie et se penche presque
exclusivement sur le traitement d'entretien. Intentionnellement ou non,
l'auteur effleure à peine d'autres traitements.
Le livre souffre également d'autres lacunes. Exemple typique,
le recours fréquent de l'auteur à une terminologie simpliste.
Il utilise les termes de « classe supérieure, moyenne ou
inférieure » pour évoquer le statut socio-économique
des citoyens, la classe inférieure bénéficiant d'un
traitement spécial pourtant sans rapport avec l'objet du livre.
Dans d'autres cas, l'information est maladroitement étirée
pour soutenir une position délicate. Après avoir raconté
l'histoire d'une prostituée qui rend son souteneur opiomane, M.
Courtwright soutient que l'introduction de drogue résulte de l'influence
des prostituées, notant que la « transmission fréquente
de maladies vénériennes... motive fortement quiconque à
continuer d'inhaler une drogue analgésique ». Cette affirmation
n'est soutenue par aucune statistique ou donnée scientifique.
Difficile donc de déterminer à qui le livre s'adresse.
Les renseignements statistiques et graphiques transmis généreusement
par l'auteur laissent croire qu'il s'adresse aux experts, mais de nombreuses
références à des icônes de la contre-culture,
tels William S. Burroughs et Jim Carroll, suggèrent plutôt
qu'ils s'adressent aux non-initiés. J'imagine l'expert et le profane
une fois qu'ils ont terminé le livre, se prendre le menton d'une
main et se gratter la tête de l'autre.
SHAWN WINSOR est rédacteur et réviseur dans le secteur
des soins de santé.
COURTWRIGHT, David T. Dark Paradise: A History of Opiate Addiction
in America. Cambridge/London, Harvard University Press, 2001, 326
p. 22,95 $US.

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