 
Sortir de l'internement
D'anciens patients hospitalisés
réintègrent la société
Ayant vécu depuis plusieurs années en établissement,
Wayne s'inquiétait à la pensée de retourner vivre
en société.
Succomberait-il à nouveau au crack ? Pourrait-il continuer de
prendre ses médicaments contre la schizophrénie ? Serait-il
accepté dans son nouveau foyer ?
« Notre but consistait à mettre en place le soutien nécessaire
à Wayne -- et à réduire le traumatisme de la transition
», déclare Dawn Nassr, intervenante en soins continus au
Centre de toxicomanie et de santé mentale (CTSM). Elle a emmené
Wayne visiter une pension torontoise où il y avait une chambre
de libre. « J'avais l'impression de déjà connaître
les pensionnaires », se souvient Wayne. En décembre dernier,
Mme Nassr conduisait Wayne, 35 ans, à son nouveau foyer.
Après 20 ans d'hospitalisations successives, Margaret, 49 ans,
était transférée, il y a un an, d'une aile psychiatrique
à Regeneration House, un logement avec services de soutien. «
J'ai ma propre chambre climatisée. C'est agréable »,
dit-elle. Une personne-ressource se trouve sur place. Des travailleurs
en services communautaires rendent visite à Margaret et surveillent
sa pharmacothérapie et ses activités. Elle fait sa lessive
et quelqu'un l'aide à faire son ménage et lui apporte ses
repas. Elle a choisi elle-même ses meubles IKEA. « C'est le
plus beau logement que je n'aie jamais eu, et il paraît que je suis
une locataire exemplaire », raconte-t-elle en riant.
À une autre époque, Wayne et Margaret auraient été
internés toute leur vie. Aujourd'hui, selon Marisa Tacconelli,
directrice des programmes en consultations externes Interact et Proact
du CTSM, les clients ont davantage d'autonomie, avant tout grâce
à :
- un comportement plus stable en raison de meilleurs médicaments
ou de thérapies mixtes ;
- de plus nombreuses options de logement, dont des foyers de groupe
avec soutien, des pensions, des coopératives d'habitation et
des logements subventionnés ;
- la plus grande importance apportée aux traitements «
actifs » en consultations externes ;
- divers services ambulatoires, dont la coordination des besoins élémentaires
de la vie quotidienne.
La réforme de la santé mentale, entreprise par le ministère
de la Santé et des Soins de longue durée, porte sur l'établissement
de réseaux de soins locaux. Selon un document de 1999, Les prochaines
étapes, le système offrira des choix aux personnes souffrant
de troubles mentaux, qui pourront se fixer des objectifs, acquérir
des compétences et avoir accès aux ressources nécessaires
pour subvenir à leurs propres besoins.
Depuis 1995, 150 millions de dollars ont été investis dans
les services communautaires et d'intégration, dont le financement
de 51 « équipes communautaires de traitements actifs »
pour éviter l'isolement du malade, en lui offrant un soutien quotidien
et des visites régulières. Pourtant, « il nous reste
beaucoup à faire quant au choix de logements », ajoute Mme
Tacconelli. Certains sont bien, mais beaucoup de clients vivent dans des
foyers de groupe privés mal organisés ou doivent s'accommoder
de la précarité des refuges.
Dawn Nassr se rappelle les premières semaines critiques de la
transition de Wayne. «Il était très tendu et revenait
chaque jour voir l'hôpital. Peu à peu, il a pris de l'assurance
et a fini par créer son propre réseau social. »
« Sans l'aide de Dawn, je ne serais pas sobre et je n'aurais pas
mon propre logement, d'affirmer Wayne. Elle m'a emmené à
ma première réunion TA (Toxicomanes Anonymes). » Sa
sobriété a réellement amélioré l'effet
des antipsychotiques de Wayne. « Je sais que je dois accepter ma
maladie. Si j'interromps ma médication, je retournerai très
vite à l'hôpital ou en prison. »
Margaret a été en mesure de déménager après
qu'une nouvelle médication et un traitement de choc ont modéré
ses changements d'humeur et ses réactions paranoïaques. Ses
tentatives de suicide avaient cessé et elle était prête
à changer.
«Son déménagement nous a rendu nerveux, Margaret
était si attachée à l'hôpital», affirme
sa travailleuse en services communautaires, Debbie Parsons d'Interact.
«Nous avons pris notre temps -- en commençant par des permissions
de sortie de nuit. Marguerite, son psychiatre et moi avons eu une réunion
productive avec le personnel du foyer où nous avons appris que
son administrateur était parent avec un ancien médecin de
Margaret ; elle s'est alors sentie en pays de connaissance.»
Outre l'appui des travailleurs en services communautaires, Margaret et
Wayne doivent éprouver un sentiment constant d'appartenance à
un milieu pour réussir leur intégration. Depuis qu'elle
habite dans son nouveau logement, Margaret va régulièrement
dîner avec ses parents au restaurant. Elle écrit des poèmes
et des lettres, par exemple sur le logement, qu'elle envoie aux journaux
; elle a de bons amis.
Wayne voyage et participe à des activités de son foyer
où il s'est fait des amis. Pour la première fois en cinq
ans, depuis le printemps 2000, il travaille une fois par semaine pour
un service de livraison de produits biologiques. « J'adore ça.
Il y a si longtemps que je n'ai pas travaillé. »
Selon Barbara Everett, présidente et chef de la direction de l'Association
canadienne pour la santé mentale, division de l'Ontario, le facteur
de réussite le plus important pour la réinsertion sociale
est le « nouveau modèle de soins. Maintenant, le personnel
rend visite aux clients dans leur foyer, dans la rue, dans les cafés...
». Si un client déménage, le personnel du programme
maintient les services et le soutien nécessaires.
Il peut être difficile pour les clients de surmonter la barrière
psychologique de l'internement -- où la routine quotidienne leur
est familière et où ils ont la « liberté de
régresser », de dire Mme Everett. Les aider à des
tâches simples, comme s'habiller, utiliser les transports en commun,
avoir une pièce d'identité et se nourrir, est essentiel.
« Wayne a fait de gros progrès, indique Mme Nassr. Quand
il consommait du crack, on le retrouvait fréquemment en crise psychotique,
recroquevillé sous un banc public. Son comportement était
agressif et imprévisible. »
« En décembre, je recevrai une mention soulignant un an
de sobriété », déclare fièrement Wayne.
TA organise une soirée en ton honneur. Si j'obtiens ma mention,
mes parents m'ont promis de m'emmener en Jamaïque cet hiver. »
Ancien cuisinier, il songe également à s'inscrire à
un cours de chef cuisinier au collège communautaire. Il a aussi
fait une demande de logement.
Margaret rêve de devenir écrivaine, comme sa mère.
« Je voudrais écrire un livre expliquant la vie d'une personne
atteinte de maladie mentale. » Elle voudrait que d'autres comprennent
son univers -- celui d'une personne intelligente et spéciale luttant
jour après jour contre sa maladie mentale.
Ian Kinross

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