 
Dire ou ne pas dire :
L'autodivulgation ne fait pas l'unanimité parmi les thérapeutes
par Lisa Schmidt
«M oi aussi j'ai souffert d'une dépression
post-partum, je sentais que j'étais une mauvaise mère. Mais
j'ai fini par m'en sortir. »
« Au début, quand j'ai arrêté
de boire, j'ai trouvé plus facile d'éviter les soirées
où l'on servait de l'alcool. »
Ce sont là deux exemples de confidences
qu'un thérapeute peut faire à son client pour se montrer
empathique ou lui montrer qu'il n'est pas seul dans sa situation.
L'image du psychothérapeute impartial et
objectif est apparue à la findu XIXe siècle avec Sigmund
Freud, père de la psychanalyse ou « thérapie verbale
». Traditionnellement, en psychanalyse, le client parle et le rôle
du thérapeute est d'écouter et de reformuler les problèmes
que décrit le client, sans lui divulguer ses propres croyances
ou ses expériences personnelles.
Le milieu thérapeutique est divisé,
non seulement sur la nature des confidences qu'un thérapeute peut
se permettre de faire à son client, mais sur l'utilité même
de cette méthode thérapeutique. Certains thérapeutes
croient que le fait de confier au client quelques petits détails
de leurs propres expériences ou sentiments peut avoir des effets
bénéfiques sur le processus thérapeutique. D'autres
soutiennent que l'autodivulgation témoigne d'une inaptitude de
la part de l'intervenant à établir des limites claires (voir
l'encadré). De plus, les thérapeutes ne sont pas immunisés
contre les préjugés entourant la toxicomanie et la maladie
mentale, fait qu'ils doivent prendre en considération au momentde
décider s'il est opportun de se dévoiler à leur client.
Les thérapeutes qui ont eu une maladie mentale
peuvent cacher leur expérience non pas parce qu'ils désapprouvent l'autodivulgation,
mais plutôt par crainte des conséquences pour leur carrière.
Selon un sondage présenté lors d'un
récent congrès de l'association américaine de psychiatrie
à la Nouvelle-Orléans, près de la moitié des
psychiatres interrogés préfèreraient, s'ils souffraient
d'une dépression, s'autotraiter plutôt que de voir leur dossier
d'assurance-santé entaché de façon permanente par
la maladie mentale. Un psychanalyste est même allé jusqu'à
dire qu'un psychiatre ayant des antécédents de maladie mentale
à son dossier était « marqué aufer rouge ».
« Ces résultats sont révélateurs
: même les psychiatres estimentqu'il est dans leur intérêt
de cacherla maladie mentale », affirme Wayne Skinner, directeur
clinique du Programme
de traitement des troubles concomitants du Centre
de toxicomanie et de santé mentale (CTSM).« Ironiquement,
poursuit-il, ces mêmes thérapeutes soutiennentque les gens
hésitent à recourir àla thérapie à
cause des préjugésassociés à la maladie mentale.
»
Wayne Skinner ajoute que l'auto-divulgation, utilisée
de façonappropriée dans le but d'aiderle client, est un
acte courageux.
Le Dr Graeme Cunningham conseille et traite des
personnes ayant un problème de dépendance ou en voie de
rétablissement. Lui-même ancien toxicomane, il recommande
aux thérapeutes de choisir avec soin les détails de leur
propre rétablissement qu'ils veulent partager avec les clients,
etde toujours en peser les risques. « En règle générale,
environ 80 p. 100 des intervenants en toxicomanie sont d'anciens usagers,
déclare le médecin. Certains y voient même une condition
préalable pour établir une relation de confiance avec le
client et le traiter efficacement. » Si l'autodivulgation peut être
indiquée dans certains cas, rien ne remplacela formation du thérapeute
pour aider un client en situation de crise. « Que le thérapeute
ait été ou non usager a moins d'importance que sa compréhension
de la technique de l'auto-divulgation, qui, utilisée avec prudence,
peut aider le client à mieux comprendre ses propres problèmes
», ajoute-t-il.
C'est aussi l'avis d'Adrienne Amato, thérapeute
du Pro-gramme d'études sur la société, la femme et
la santé du CTSM. « Je me demande toujours si la confidence
que je m'apprête à faire à une cliente est dans son
intérêt », dit-elle. En tant que thérapeute
féministe, elle cherche à établir avec ses clientes
une relation moins enracinée dans le modèle de déséquilibre
du pouvoir de la psychothérapie traditionnelle. Elle a recours
à l'autodivulgation dans le seul but d'aider une cliente à
avoir une perspective plus globale. Par exemple, si une femme lui avoue
avoir de la difficulté à accepter son image corporelle,
Adrienne Amato pourra lui confier qu'elle- même a des problèmes
à ce niveau, comme la plupart des femmes.« Lorsque je fais
une confidence à une cliente, c'est toujours dans un esprit de
psychoéducation, pour lui faire comprendre qu'elle n'est pasla
seule à avoir un problème issu d'un contexte social dominé
parles hommes », explique la thérapeute.
Que l'intervenant choisisse ou non d'avoir recours
à l'autodivulgation, le client apprendra à le connaître
au fil de la relation thérapeutique.
Selon Jim Healy, professeur au centre de formation
en psychothérapie à Toronto, le plus souvent, l'autodivulgation
n'est pas intentionnelle. « Un client qui suit une thérapie
durant plusieurs années apprendra forcément à connaître
son thérapeute, même si ce dernier n'a pas délibérément
révélé un aspect de sa vie personnelle », observe-t-il.
Il citel'exemple d'un de ses clients qui avait constaté un changement
chez lui et s'était exclamé à la fin de la thérapie
:« Vous avez changé encore plus que moi ! »
Toujours selon Jim Healy, l'autodivulgation est
optimalesi le client et le thérapeute en discutent ensemble. «
La meilleure façon d'utiliser l'autodivulgation en tant qu'outil
thérapeutique est d'examiner les répercussions de l'information
dévoilée par le thérapeute sur le client »,
poursuit-il. Adrienne Amato corrobore : « Si l'autodivulgation ne
répond qu'aux besoins du thérapeute, elle est tout à
fait inappropriée. Par contre, elle peut être très
bénéfique pourle client si le thérapeute est conscient
de ses actes, comprend ce qui se passe et aide le client à aborder
les questions soulevées par cette confidence. »
S'il y a un certain consensus sur les bienfaits
de l'autodivulgation, tous s'entendent pour dire que le thérapeute
doità tout prix éviter d'outrepasser le cadre de sa relation
professionnelle avec le client, car cela peut avoir des conséquences
très graves.
« Les thérapeutes sont souventdes
êtres guérisseurs autrefois blessés, ajoute Jim Healy,
et doncne sont pas infaillibles. L'important est de reconnaître
et corriger ses erreurs et de répondre aux besoins du client. Nous
n'avons pas besoin d'être des dieux pour faire ce travail : nous
devons toutefois avoir une bonne connaissance de soi et vraiment vouloir
aider. »
Quand un thérapeute dépasse-t-il
les bornes ?
Choisir ou non d'avoir recours à l'autodivulgation
peut être une question de style thérapeutique. Par contre,
l'autodivulgation peut prendre plusieurs formes, et l'effet (bénéfique
ou néfaste) de cette transgression du cadre thérapeutique
dépend en grande partie du contexte. Par exemple, le faitde serrer
dans ses bras un client qui pleurela perte de son enfant peut être
approprié ; il incombe au thérapeute de discuter au besoin
de tout ce qui pourrait sembler déplacé.
Voici des exemples de comportements toutà
fait inacceptables qui devraient éveillerles soupçons. Le
thérapeute :
- touche souvent un client ou le serre dans ses
bras et le rend mal à l'aise ;
- fixe des rendez-vous ailleurs qu'à son
bureau ;
- prolonge trop la séance ;
- cesse de facturer le client parce qu'il dit
prendre plaisir à passer du temps avec lui ;
- parle de ses autres clients ;
- passe son temps à parler de ses propres
problèmes pendant la séance.
(Source : adapté de What are boundaries
in psychotherapy? par le Dr Glen O. Gabbard)
Les séances de psychothérapie doivent
se dérouler dans l'intérêt véritable du client.Si
un thérapeute transgresse les règles, ilfaut le signaler
à son ordre professionnel.

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