 
Les journaux de rue combattent
la pauvreté, la toxicomanie et la maladie mentale
Jean-Pierre Béliveau déguste son
café au Café sur la rue, un centre de jour dans l'est de
Montréal. Il achète ensuite, un dollar la pièce,
des exemplaires de L'Itinéraire, qu'il revend à deux
dollars dans la rue.
« Cela m'aide à payer mes cigarettes,
ma nour-riture et mon loyer », explique-t-il. Mais la revue lui
rapporte bien plus qu'un revenu ; elle lui permet de s'exprimer.
Ancien étudiant universitaire en chimie,
Jean-Pierre Béliveau a connu l'alcoolisme et la pauvreté.
Il a récemment suivi un cours de rédaction offert par le
Café sur la rue avant de signer au printemps son premier article-couverture,
une entrevue avec un économiste montréalais dont le plus
récent livre traite des conséquences de la mondialisation.
Il se rappelle sa joie la première fois
qu'un client lui a dit : « J'ai lu ton article ». «
J'ai commencé à croire que c'était mon journal, mes
lecteurs », affirme-t-il.
Jean-Pierre Béliveau compte parmi plus de
5 000 personnes sans abri ou à faible revenu ayant participé
à l'émergence des journaux de rue en Amérique du
Nord au cours de la dernière décennie. Selon Michael Walters,
ancien président de la North American Street Newspaper Association
(NASNA), environ 75 p. 100 de ces personnes combattent une dépendance,
une maladie mentale ou les deux. Les journaux de rue complémentent
leur revenu, leur permettent d'exprimer des idées, des opinions
et des émotions, augmentent leur estime de soi et favorisent l'action
politique.
« Les gens atteints d'une maladie mentale
ont tellement d'obstacles à l'emploi. Vendre des journaux est quelque
chose qu'ils peuvent faire à leur propre rythme », explique
Michael Walters, également ancien rédacteur en chef du journal
de rue d'Edmonton, Our Voice. « C'est un gagne-pain souple,
moins stigmatisé que la mendicité. Plu-sieurs participent
aussi à la rédaction du produit qu'ils vendent. »
Il fait remarquer que l'itinérance peut
aussi bien être le résultat d'une toxicomanie ou d'une maladie
mentale que leur cause. « La rue laisse des marques », ajoute-t-il.
Selon lui, beaucoup de personnes s'y retrouvent à cause des compressions
aux programmes de santé mentale.
Les journaux de rue ont fait leur apparition au
début des années 1990 dans les grands centres nord-américains,
en commençant par New York (Street News) et San Francisco
(Street Sheet). Tout comme les années 1930 avaient donné
naissance aux revues pour clochards et « journaux à un sou
», les politiques conservatrices des années Thatcher, Reagan
et Mulroney ont fait renaître les journauxde rue, dit Michael Walters.
« C'est une réaction à la pauvreté généralisée
», conclut-il.
Près de 50 journaux de rue se sont réunis
sous la bannière de la NASNA depuis sa création en 1996.
L'association organise des congrès annuels et projette de créer
un service Web qui permettrait d'échanger de l'information et d'accéder
à desressources.
Près des trois quarts des journaux sont
vendus, et le reste est distribué gratuitement. Les vendeurs doivent
respecter des règles de sobriété et de courtoisie.
La plupart des journaux reçoivent du financement de plusieurs sources,
dont des centres de jour et d'autres organismes subventionnés par
les villes. Certains vendent aussi un peu d'espace publicitaire.
Les journaux de rue commencent à exercer
unepetite influence sur le plan politique. En Alberta, par exemple, les
dirigeants de Our Voice ont invité des politiciens à
venir « jouer les vendeurs » pendant quelques heures.
Comme l'explique Michael Walters, « Cela a
remis à l'ordre du jour la question des prestations sociales dans
une province qui a retiré leurs prestations à 50 000 assistés
sociaux. Je crois que nous avons persuadé les gens à s'interroger
sur la cause de la pauvreté. »
Comme l'indiquait Betsy Trumpener pendant une conférence
sur l'alphabétisation et l'itinérance, tenue à Montréal,
les journaux de rue emploient l'alphabétisation pour s'attaquer
aux causes mêmes de la pauvreté. Mais, de poursuivre l'ancienne
intervenante en alphabétisation et journaliste de la Colombie-Britannique,
le fossé entre les journaux conventionnels et de rue demeure. Elle
cite l'exemple d'une série d'articles parus dans le Globe and
Mail, dans lesquels un journaliste s'est déguisé en
itinérant.
« Vu leur nombre, pourquoi ne pas tout simplement
avoir donné la parole à de vrais itinérants ? »
demande-t-elle.
Surtout que les vrais itinérants sont prêts
à parler et à s'exprimer de façon intègre
et créative sur leur propre réalité et souvent même
sur la condition humaine.
Ian Kinross
Au centre de jour Meeting Place de Toronto, le
journal de rue Street Post est né du besoin de renforcer
les liens avec la collectivité.
« Nos rapports avec les marchands étaient
tendus, explique Pedro Cabezas, un intervenant du centre. Ils n'aimaient
pas le centre. Nous avons eu l'idée de leur faire connaître
nos clients. » C'est ainsi que le Street Post a vu le jour.
Quatre ans plus tard, la stratégie semble avoir fonctionné
: les boutiques de la rue Queen Ouest de Toronto distribuent maintenant
5 000 exemplaires de chaque numéro du journal. Plusieurs marchands
financent également le projet en achetant de l'espace publicitaire.
Un récent numéro du Street Post,
rédigé pardes clients du centre, offre une critique des
soupes populaires locales, de la poésie, un article sur le squat-tage
et une nouvelle sur Bloodhawk, une femme autochtone dont le nom évoque
la lutte constante pour survivre dans les rues de Toronto.
Vous pouvez contacter la North American Street
Newspaper Association à l'adresse suivante : mwalters@compusmart.ab.ca.

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