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À partir du numéro Hiver 2002, le Journal de toxicomanie et de santé mentale est publié, en anglais seulement, sous son nouveau nom -- CrossCurrents.

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Le traumatisme indirect

Cet article s'inspire d'une entrevue avec Teresa Naseba Marsh et de son atelier sur le traumatisme indirect chez les professionnels de la santé. À titre de thérapeute et d'infirmière spécialisée en soins palliatifs et en oncologie, Mme Marsh cumule plusieurs années d'expérience auprès de clients ayant vécu un traumatisme d'ordre physique, affectif, politique ou psychologique. Elle supervise et forme également des intervenants professionnels en traumatologie et en toxicomanie. Mme Marsh gère actuellement le Programme de traitement de la toxicomanie pour les jeunes afro-canadiens et des Caraïbes (PTTJAC).

Comment en êtes-vous venue à fairece travail ?

Lorsque j'étais infirmière en Afrique du Sud, je soignais tous les jours des victimes de traumatismes. En 1976, la police locale a tiré sur des jeunes dans la rue, blessant ou tuant un grand nombre d'entre eux. Nous (les soignants) montions dans des ambulances remplies d'enfants et devions vérifier s'ils étaient morts ou en vie. Les vendredis et samedis soirs, je faisais partie d'une équipe de bénévoles qui faisaient des points de suture et parlaient aux blessés. Des hommes buvaient, puis se battaient à coups de poignard. Certains avaient des blessures à la tête, aux yeux. Et chaque nuit, quatre, cinq ou six femmes violées se présentaient à notre clinique d'urgence de Cape Town. Il y avait aussi beaucoup de suicides.

Depuis mon arrivée au Canada il y a neuf ans, j'ai rencontré un grand nombre de victimes de traumatismes. L'inceste est extrêmement répandu et certains parents ont même des rapports sexuels avec des enfants de trois ans. Beaucoup d'hommes ont été agressés sexuellement et traumatisés. La violence physique, verbale et psychologique et la négligence grave laissent des marques.

Depuis que je dirige le PTTJAC, je vois surtout des gens qui essaient de composer avec la dure réalité du racisme et des jeunes enfants dont les besoins physiques et psychologiques sont négligés par leurs parents alcooliques. En ce moment, nous avons sept cas de jeunes Noirs ayant des comportements violents envers leurs mères. Les parents ont émigré en premier au Canada et les enfants sont arrivés plustard, la rage au c“ur.


Qu'est-ce qu'un traumatisme indirect ?

Selon I.L. McCann et L.A. Pearlman (Psychological Trauma and the Adult Survivor: Theory, Therapy and Transformation, 1990), le traumatisme indirect(aussi appelé traumatisme par ricochet) désigne une transformation intérieure du thérapeute causée par ses interventions empathiques auprès de clients traumatisés.

Un traumatisme indirect est une blessure de l'esprit et de l'âme, une manifestation de la souffrance et une transformation qui s'opère sur les plans physique, affectif, social, culturel et spirituel. Ce concept a d'abord vu le jour sous le nom d' « usure par compassion » (compassion fatigue), terme inventé au début des années 1970 par le psychologue Charles Figley pour décrire le stress dont souffraient les théra-peutes exposés aux expériences post-traumatiques des vétérans de la guerre du Vietnam.


Quel sont les symptômes d'un traumatisme indirect ?

Les personnes atteintes d'un traumatisme indirect peuvent présenter les symptômes suivants : isolement social, sens des limites altéré, sensibilité croissante à la violence, cynisme, anxiété et dépression. Elles peuvent avoir de la difficulté à prendre des décisions et à se concentrer, se mettre à douter de leur compétence et ne plus croire au processus de guérison ni à la bonne foi des gens.


Quelle est la cause de cet état ?

Les descriptions vivantes, voire crues, des traumatismes et des brutalités subis par les clients peuvent déclencher un traumatisme indirect, en particuliersi le thérapeute se sent impuissant et commence à douter de sa capacité à aider le client. L'effet est exacerbé lorsque le thérapeute traite constamment des cas de traumatisme sans avoir l'occasion de se ressourcer ou de se remettre de ses émotions.


Comment les thérapeutes peuvent-ils s'en protéger tout en continuant d'aider leurs clients ?

Personne n'est immunisé contre le traumatisme indirect car c'est un phénomène inévitable. Nous y sommes plus vulnérables lorsque nous négligeons ses conséquences et effets ou que nous n'avons pas fait face à nos propres blessures psychologiques. Seul l'examen de nos souffrances refoulées nous donnera la conscience et l'assurance nécessaires pour dire non, prendre du repos, offrir notre aide ou encore en demander. Cette prise de conscience nous permet, en retour, de distinguer nos problèmes personnels de ceux du client. Comment pouvons-nous soutenir une autre personne si nous n'arrivons pas à reconnaître et à accepter nos propres souffrances ?


Est-il possible d'être véritablement àl'écoute d'une personne sans revivrele traumatisme qu'elle a subi ?

Notre rôle de thérapeute consiste à contenir, à refléter et à « métaboliser » les émotions intenses des clients.Il est tout à fait possible d'offrir de la compassion et du soutien aux clients sans assumer leur souffrance, à condition d'être conscients de nos propres besoins, de prendre soin de nous-mêmes, de savoir établir des limites et de comprendre le processus de transformation et d'assimilation de la douleur. Comme les personnes traumatisées ont rarement un témoin de ce qu'elles ont vécu, leur thérapeute remplit ce rôle dans le présent. Le récit de leur expérience risque alors de raviver certaines images très pénibles. Le thérapeute doit se montrer attentif et empathique et privilégier l'instant présent. C'est là l'essence même de la guérison, la signification profonde de la compassion et l'aspect sacré de notre travail.


Qu'enseignez-vous aux thérapeutes qui soignent des clients traumatisés ?

Il est impossible d'enseigner aux gens à s'attaquer à tous les défis et bouleversements et à tout le stress qu'ils vivent au quotidien. J'encourage cependant les thérapeutes à obtenir du soutien de leurs superviseurs, de la direction et de leur entourage. Jeles incite aussi à explorer leur for intérieur, à demeurer attentifs, à trouver la force et la capacité de s'affronter aux aléas de leur travail. Conscientisation, équilibre et écoute sont des qualités essentielles. Et j'insiste pour qu'ils prennent autant soin d'eux que de leurs clients et qu'ils apprennent à fixer leurs propres limites.

Diana Ballon

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