 
Le traumatisme indirect
Cet article s'inspire d'une entrevue avec Teresa
Naseba Marsh et de son atelier sur le traumatisme indirect chez les professionnels
de la santé. À titre de thérapeute et d'infirmière
spécialisée en soins palliatifs et en oncologie, Mme Marsh
cumule plusieurs années d'expérience auprès de clients
ayant vécu un traumatisme d'ordre physique, affectif, politique
ou psychologique. Elle supervise et forme également des intervenants
professionnels en traumatologie et en toxicomanie. Mme Marsh gère
actuellement le Programme de traitement de la toxicomanie pour les jeunes
afro-canadiens et des Caraïbes (PTTJAC).
Comment en êtes-vous venue à fairece
travail ?
Lorsque j'étais infirmière en Afrique
du Sud, je soignais tous les jours des victimes de traumatismes. En 1976,
la police locale a tiré sur des jeunes dans la rue, blessant ou
tuant un grand nombre d'entre eux. Nous (les soignants) montions dans
des ambulances remplies d'enfants et devions vérifier s'ils étaient
morts ou en vie. Les vendredis et samedis soirs, je faisais partie d'une
équipe de bénévoles qui faisaient des points de suture
et parlaient aux blessés. Des hommes buvaient, puis se battaient
à coups de poignard. Certains avaient des blessures à la
tête, aux yeux. Et chaque nuit, quatre, cinq ou six femmes violées
se présentaient à notre clinique d'urgence de Cape Town.
Il y avait aussi beaucoup de suicides.
Depuis mon arrivée au Canada il y a neuf
ans, j'ai rencontré un grand nombre de victimes de traumatismes.
L'inceste est extrêmement répandu et certains parents ont
même des rapports sexuels avec des enfants de trois ans. Beaucoup
d'hommes ont été agressés sexuellement et traumatisés.
La violence physique, verbale et psychologique et la négligence
grave laissent des marques.
Depuis que je dirige le PTTJAC, je vois surtout
des gens qui essaient de composer avec la dure réalité du
racisme et des jeunes enfants dont les besoins physiques et psychologiques
sont négligés par leurs parents alcooliques. En ce moment,
nous avons sept cas de jeunes Noirs ayant des comportements violents envers
leurs mères. Les parents ont émigré en premier au
Canada et les enfants sont arrivés plustard, la rage au c“ur.
Qu'est-ce qu'un traumatisme indirect ?
Selon I.L. McCann et L.A. Pearlman (Psychological
Trauma and the Adult Survivor: Theory, Therapy and Transformation,
1990), le traumatisme indirect(aussi appelé traumatisme par ricochet)
désigne une transformation intérieure du thérapeute
causée par ses interventions empathiques auprès de clients
traumatisés.
Un traumatisme indirect est une blessure de l'esprit
et de l'âme, une manifestation de la souffrance et une transformation
qui s'opère sur les plans physique, affectif, social, culturel
et spirituel. Ce concept a d'abord vu le jour sous le nom d' « usure
par compassion » (compassion fatigue), terme inventé au début
des années 1970 par le psychologue Charles Figley pour décrire
le stress dont souffraient les théra-peutes exposés aux
expériences post-traumatiques des vétérans de la
guerre du Vietnam.
Quel sont les symptômes d'un traumatisme
indirect ?
Les personnes atteintes d'un traumatisme indirect
peuvent présenter les symptômes suivants : isolement social,
sens des limites altéré, sensibilité croissante à
la violence, cynisme, anxiété et dépression. Elles
peuvent avoir de la difficulté à prendre des décisions
et à se concentrer, se mettre à douter de leur compétence
et ne plus croire au processus de guérison ni à la bonne
foi des gens.
Quelle est la cause de cet état ?
Les descriptions vivantes, voire crues, des traumatismes
et des brutalités subis par les clients peuvent déclencher
un traumatisme indirect, en particuliersi le thérapeute se sent
impuissant et commence à douter de sa capacité à
aider le client. L'effet est exacerbé lorsque le thérapeute
traite constamment des cas de traumatisme sans avoir l'occasion de se
ressourcer ou de se remettre de ses émotions.
Comment les thérapeutes peuvent-ils s'en
protéger tout en continuant d'aider leurs clients ?
Personne n'est immunisé contre le traumatisme
indirect car c'est un phénomène inévitable. Nous
y sommes plus vulnérables lorsque nous négligeons ses conséquences
et effets ou que nous n'avons pas fait face à nos propres blessures
psychologiques. Seul l'examen de nos souffrances refoulées nous
donnera la conscience et l'assurance nécessaires pour dire non,
prendre du repos, offrir notre aide ou encore en demander. Cette prise
de conscience nous permet, en retour, de distinguer nos problèmes
personnels de ceux du client. Comment pouvons-nous soutenir une autre
personne si nous n'arrivons pas à reconnaître et à
accepter nos propres souffrances ?
Est-il possible d'être véritablement
àl'écoute d'une personne sans revivrele traumatisme qu'elle
a subi ?
Notre rôle de thérapeute consiste
à contenir, à refléter et à « métaboliser
» les émotions intenses des clients.Il est tout à
fait possible d'offrir de la compassion et du soutien aux clients sans
assumer leur souffrance, à condition d'être conscients de
nos propres besoins, de prendre soin de nous-mêmes, de savoir établir
des limites et de comprendre le processus de transformation et d'assimilation
de la douleur. Comme les personnes traumatisées ont rarement un
témoin de ce qu'elles ont vécu, leur thérapeute remplit
ce rôle dans le présent. Le récit de leur expérience
risque alors de raviver certaines images très pénibles.
Le thérapeute doit se montrer attentif et empathique et privilégier
l'instant présent. C'est là l'essence même de la guérison,
la signification profonde de la compassion et l'aspect sacré de
notre travail.
Qu'enseignez-vous aux thérapeutes qui
soignent des clients traumatisés ?
Il est impossible d'enseigner aux gens à
s'attaquer à tous les défis et bouleversements et à
tout le stress qu'ils vivent au quotidien. J'encourage cependant les thérapeutes
à obtenir du soutien de leurs superviseurs, de la direction et
de leur entourage. Jeles incite aussi à explorer leur for intérieur,
à demeurer attentifs, à trouver la force et la capacité
de s'affronter aux aléas de leur travail. Conscientisation, équilibre
et écoute sont des qualités essentielles. Et j'insiste pour
qu'ils prennent autant soin d'eux que de leurs clients et qu'ils apprennent
à fixer leurs propres limites.
Diana Ballon

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