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Faire boire sans refléchir

Comment la publicité sur l'alcool attire les jeunes

par Angela Pirisi

Neuf ans à peine et Sam Jones (nom emprunté) chantonne « I am Canadian », le slogan patriotique de la dernière campagne publicitaire de Molson Canada. Du même coup, le jeune garçon -- un mordu de soccer -- arbore fièrement un chandail marqué devant de l'emblème de la bière brune New Castle. Il n'a jamais bu de bière de sa vie et devra attendre une décennie avant d'y être autorisé par la loi. Pourtant, il est tout aussi familier que l'adulte moyen avec ces marques de boissons alcoolisées. Y a-t-il du mal à cela ?

Oui, croient des intervenants en santé publique qui font pression pour réduire l'exposition des jeunes -- et des adultes -- à l'alcool. Kari Sutoski, coordonnatrice de projets à l'Association to Reduce Alcohol Promotion in Ontario (ARAPO), explique que son organisation s'oppose aux publicités sur l'alcool en raison de l'image positive et glorifiante qu'elles présentent de leurs produits.

Selon Kari Sutoski, l'industrie de la promotion de l'alcool appâte les jeunes Canadiens, à l'aide d'une foule de techniques publicitaires créatives, dont l'humour, les porte-parole jeunes et attrayants, les modèles à la mode, la musique et les graphismes branchés. Les campagnes publicitaires, les promotions (concours et prix) et les activités de parrainage cibleraient également les jeunes et les consommateurs éventuels en perçant les marchés de la scène culturelle jeunesse, comme les vidéoclips, concerts rock et activités sportives. Même s'ils n'ont pas encore pris goût à l'alcool, les jeunes téléspectateurs se font entraîner par le pouvoir d'association, poursuit-elle.

Selon le Centre for Media Education de Washington, 82 p. 100 de 28 sites Internet de l'industrie de la bière attirent les jeunes à l'aide de jeux, de produits et de personnages attrayants. Lors d'une étude sur l'exposition des neuf à onze ans à une campagne de promotion de la grenouille Budweiser, menée par le San Francisco Centre on Alcohol Advertising, 81 p. 100 des jeunes répondants reconnaissaient les grenouilles Budweiser et une proportion équivalente pouvait les associer à la bière. Parmi les autres concepts publicitaires axés sur les jeunes figurent l'utilisation de peinture faciale (p. ex. les publicités « I am Canadian » de Molson Canada), l'alcoolisation des jus ou boissons gazeuses (p. ex. Boomerang) et des acteurs à l'allure jeune (p. ex. l'annonce télévisée Genuine Kelly de Labatt et son mannequin de 27 ans qui n'en fait que 17).

Selon une étude parue en 1998 dans Pediatrics, chez les non-buveurs de 14 et 15 ans, chaque heure de plus de télévision par jour et, par conséquent, d'exposition aux publicités sur l'alcool augmente de 10 p. 100 le risque de consommation dans les 18 mois suivants. Pareillement, chaque heure passée à regarder des vidéoclips ou des vidéocassettes, où l'alcool jouit d'une image séduisante et sexy, augmenterait de 31 p. 100 le risque de consommation.

Chez les jeunes buveurs, où les épisodes de consommation excessive sont plus courants et l'usage plus prononcé que chez les adultes, les risques de conséquences néfastes sont plus grands. D'après le Sondage sur la consommation de drogue parmi les élèves de l'Ontario (1977-1999), 42 p. 100 des adolescents boivent de façon excessive (cinq verres ou plus en une seule occasion). Parallèlement, un rapport de 1999 cité dans le Toronto Star indique que 20 p. 100 des Canadiens âgés de 18 à 24 ans boivent de façon excessive. Ce groupe d'âge serait également à l'origine de 11 p. 100 des ventes de bière, indique le rapport, alors qu'il ne représente que 2 p. 100 de la population.

La fondatrice de l'ARAPO, Ruth Morris, décrit les méfaits causés par l'alcool : « L'alcool cause 30 fois plus de décès que toutes les drogues illégales combinées. Étroitement lié à la violence faite aux femmes et aux enfants, il joue un rôle dans plus de la moitié des actes criminels. De plus, l'alcool au volant est la première cause de décès chez les jeunes de 16 à 24 ans. » Selon des études, il peut affecter le jugement et les perceptions des conducteurs même en deça de la limite légale de consommation. D'expliquer Ruth Morris, les statistiques associent l'alcool à des blessures et des décès, liés à la motoneige, aux sports nautiques, aux noyades, aux incendies mortels, à l'intoxication alcoolique, aux agressions, au viol commis par des connaissances, aux rapports sexuels sans protection et à divers troubles chroniques.

Selon les législations fédérale et provinciale actuelles, il est interdit de produire des publicités qui laissent croire que l'alcool favorise la réussite sociale ou professionnelle, améliore les performances sportives, rend plus attirant ou a d'autres effets positifs sur le mode de vie. Sont également interdites les publicités qui ciblent les jeunes, encouragent la consommation d'alcool en général ou associent l'alcool à des activités dangereuses. Malgré tout, Robert Solomon, le directeur national des politiques juridiques de Mothers Against Drunk Driving, trouve les directives canadiennes trop souples et vagues, et accuse les publicitaires de faire valoir leur liberté d'expression en interprétant librement la législation.

Jeff Newton, directeur des affaires publiques de Labatt Breweries Ontario, n'est pas d'accord. « Il n'est pas dans notre intérêt d'adopter des pratiques de marketing irresponsables qui terniront notre réputation. C'est pourquoi nous suivons les règles et surveillons nous-mêmes de près nos publicités. Nous voulons vendre nos produits maintenant et, par conséquent, ciblons ceux qui ont l'âge légal de les acheter », affirme-t-il.

Robert Salomon, lui, ne croit pas que le but de l'industrie de l'alcool est de fidéliser la clientèle, comme elle le prétend. « Les compagnies telles que Molson et Labatt consacrent environ 200 millions de dollars par an à la publicité. J'ai de la difficulté à croire qu'elles ne tentent pas d'augmenter leurs recettes en recrutant de nouveaux buveurs », déclare-t-il.

Selon Marianne Kobus-Matthews, conseillère de programmes au CTSM, l'amélioration des compétences médiatiques est une des stratégies clés utilisées pour contrer l'influence sur les jeunes de la publicité sur l'alcool. Selon elle, les parents, les écoles et l'ensemble de la communauté ont un rôle à jouer à cet égard. « La télévision, les publicités extérieures et l'Internet offrent aux parents bon nombre d'occasions de discuter avec leurs enfants et de connaître leurs opinions sur le contenu et l'objectif des publicités sur l'alcool. Les écoles peuvent aussi favoriser la réflexion pour aider les élèves à comprendre le rôle des médias et leur influence sur les attitudes, les comportements et la santé », explique-t-elle.

Il n'est pas facile de rivaliser contre tout ce tape-à-l'oeil, affirme Robert Solomon. « Malheureusement, le message des publicitaires est beaucoup plus positif et séduisant que celui des intervenants en santé publique. Tandis qu'ils répètent aux jeunes de boire pour s'amuser et favoriser les relations sexuelles et sociales, nous leur disons -- avec raison -- que boire peut être mortel », conclut-il.
 

Pour de plus amples renseignements, communiquez avec ARAPO, par téléphone, (416) 740-9592 ou par courriel, <arapo@web.net>

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