 
Prévention du suicide
dans les écoles
par Lisa Schmidt
Au
terme d'une vie longue, lorsque la mort n'est qu'une question de temps,
il est tout à fait normal de mettre de l'ordre dans ses affaires,
de léguer ses biens et de dire adieu aux personnes qui ont partagé
nos loisirs et nos moments les plus intimes. Mais lorsqu'une adolescente
de 15 ans prend de pareilles mesures, il faut être aux aguets. Son
comportement pourrait signaler une tentative de suicide imminente et la
nécessité d'intervenir dans les plus brefs délais.
Il
est plus facile de prévenir le suicide chez les jeunes lorsque
ce genre d'avertissement est reconnu et pris au sérieux. Cependant,
la personne qui n'a pas reçu de formation spéciale pour
détecter les signes précurseurs du suicide ne sera pas nécessairement
en mesure d'identifier un jeune à risque. L'efficacité des
stratégies de prévention, en particulier à long terme,
est également difficile à surveiller après une intervention.
C'est
la raison qui motive Jan Brawn à former les enseignants
et d'autre personnel scolaire à reconnaître chez les élèves
les changements notables de comportement qui pourraient indiquer des tendances
suicidaires. Lorsqu'un jeune laisse entendre qu'il souhaite mettre fin
à ses jours, il faut d'abord intervenir et mobiliser les ressources
communautaires pertinentes.
Formatrice
en intervention auprès des personnes suicidaires au Conseil de
l'éducation de Calgary, Mme Brawn croit que les initiatives de
prévention doivent opérer à plusieurs niveaux pour
être efficaces. En plus de former le personnel scolaire et les élèves
intéressés, elle accueille des jeunes incapables de venir
à bout de leurs problèmes et leur enseigne qu'il y a d'autres
moyens que le suicide de composer avec la souffrance. « Des personnes
de tous les âges songent au suicide quand leur détresse leur
semble bien plus grande que les ressources dont elles disposent, explique
Mme Brawn. Or, si la plupart des adultes savent qu'ils peuvent se confier
à un ami ou à un proche en période de crise, les
jeunes qui se sentent dépassés par les événements
ne voient souvent pas d'autre échappatoire que la mort. »
Le
suicide est la deuxième cause de décès chez les jeunes
de 15 à 24 ans au Canada. De toute évidence, de nombreux
adolescents s'enlèvent la vie en réaction à une profonde
perturbation affective. Le suicide se produit généralement
chez les jeunes impulsifs et souvent agressifs peu après un événement
stressant, par exemple un conflit sur la discipline ou une rupture amoureuse.
Il est plus rare chez les jeunes anxieux et survient par anticipation
d'un événement redouté, comme un examen ou la découverte
d'une situation fâcheuse par l'un des parents », selon le
Dr David Shaffer, président de l'American Foundation for
Suicide Prevention. Lors d'une conférence sur le suicide chez les
adolescents tenue à Toronto, le Dr Shaffer a souligné l'importance
de tendre la main au jeune dès l'apparition des premiers signes
de dépression, d'anxiété, de pensées ou de
tentatives de suicide. « La plupart du temps, le jeune à
risque a depuis longtemps des troubles de comportement, notamment des
problèmes scolaires, interpersonnels ou de drogues, et peut même
être rejeté par les autres usagers de drogues à cause
de son comportement agressif ou extrémiste, précise-t-il.
Inversement, certains adolescents suicidaires ont toujours été
perçus comme " trop parfaits " : ce sont des êtres
perfectionnistes, adulés de tous et extrêmement nerveux à
l'approche des examens. »
Il
existe un certain nombre de stratégies pour identifier les jeunes
à risque, notamment les questionnaires et les groupes de psychopédagogie
pour détecter la dépression. Il n'est toutefois pas toujours
évident de savoir comment joindre les jeunes. Par exemple, certains
professionnels de la santé craignent que les discussions sur le
suicide laissent croire aux jeunes que c'est une façon normale
de composer avec la dépression. Voilà pourquoi Mme Brawn
déconseille au personnel des écoles d'organiser de grandes
cérémonies en hommage aux jeunes qui se sont suicidés,
car certains élèves perturbés risquent de voir ces
événements comme un moyen infaillible d'attirer l'attention.
«
Si je me fie à ma propre expérience, parler du suicide directement
avec les jeunes les dissuade de passer à l'acte », soutient
Rick Eckley, psychothérapeute des Services cliniques aux
jeunes du quartier multiculturel et mal desservi de Jane-Finch à
Toronto. Dans le cadre de son travail, M. Eckley se rend dans les écoles
pour discuter de santé mentale et de suicide avec les élèves.
« Ces jeunes sont souvent bien informés des statistiques
sur le suicide, de sa relation avec la dépression et même
des endroits où trouver de l'aide. Pourtant, ils sont incapables
de faire le lien avec leur propre vie. » Le psychothérapeute
les aide alors à appliquer l'information à leur situation
personnelle en leur demandant, par exemple, de simuler une intervention
auprès d'un ami dépressif qui se départit de tous
ses biens. Il utilise parfois les thèmes abordés dans d'autres
cours pour faire réfléchir les élèves au suicide.
Par exemple, il peut leur demander ce que Juliette tente d'accomplir dans
la pièce Roméo et Juliette, si sa solution est raisonnable
et quelles seraient les autres options.
Peggy
Austen est coordonnatrice des services aux jeunes du centre de ressources
communautaires de Goulbourn, Kanata et West Carleton, en Ontario. Pour
décrire la souffrance psychologique à un groupe de jeunes
enfants, elle la compare à une douleur à l'oreille. «
On ne s'imagine pas à quel point les enfants en bas âge connaissent
les symptômes de maux d'oreille et savent quoi faire pour obtenir
de l'aide. Ils s'étonnent même qu'on puisse attendre un an
avant de se faire traiter. Comme il n'est pas bien vu de parler de dépression
ou de suicide (et encore moins d'obtenir de l'aide), les enfants ne savent
pas quoi faire pour se débarrasser de ce sentiment de tristesse
qui persiste. »
Mme
Austen met actuellement au point un modèle de services communautaires
de santé mentale en milieu rural qui s'inspire des réalisations
de sa collectivité. Depuis décembre 1995, quatre jeunes
se sont enlevé la vie dans le canton de West Carleton. Examinant
les circonstances entourant ces suicides, Mme Austen a collaboré
à la formation d'un partenariat entre les jeunes, les adultes,
le personnel scolaire, les intervenants en santé mentale et les
gens d'affaires de la collectivité. L'objectif : « guérir
» la communauté et déterminer les changements à
apporter pour éviter que ce genre de tragédie ne se reproduise.
Les
trois intervenants jugent difficile de mesurer l'efficacité des
stratégies de prévention et d'intervention. « Dans
l'ensemble, plus de jeunes sont orientés [vers notre clinique]
et le taux de suicide connaît une baisse, indique M. Eckley. Nous
ne pouvons toutefois établir de corrélation directe entre
notre travail et les statistiques. » « Nous savons qu'il est
possible de prévenir le suicide en dotant les écoles et
les collectivités d'une variété de stratégies
d'intervention qui servent de filet de protection aux jeunes à
risque », enchaîne Mme Austen. « La meilleure stratégie
de prévention est peut-être de parler ouvertement du suicide
dans les écoles », de conclure Mme Brawn.

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