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La langue de la santé
Difficile accès des groupes ethniques aux services de santé mentale

par Anita Dubey

La lutte déjà ardue qu'il faut livrer pour composer avec un problème de santé mentale se corse quand on ne peut pas communiquer dans la langue de la majorité.

C'est pourtant la dure réalité de nombreux nouveaux immigrants et réfugiés au Canada, une réalité que veut changer l'association de santé mentale Hong Fook du centre-ville de Toronto. Son personnel, qui parle chinois, vietnamien, cambodgien et coréen, voit à ce que les membres des communautés de l'Asie orientale puissent se faire comprendre.

Si la langue est l'obstacle le plus notoire, plusieurs autres facteurs empêchent les membres des groupes ethniques d'obtenir le même niveau de services de santé mentale que le reste de la population.

Il a fallu la mort tragique d'Edmond Yu, abattu par la police dans un autobus de Toronto en 1997, pour que l'accessibilité à des services de santé mentale tenant compte des différences culturelles fasse la manchette. Edmond Yu souffrait de schizophrénie.

Plus tôt cette année, le jury du coroner qui a enquêté sur cet incident a recommandé une meilleure formation des psychiatres et l'octroi de fonds aux groupes fournissant des services aux communautés ethniques.

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Ces besoins sont déjà connus des fournisseurs de services travaillant auprès de ces groupes. Il a été démontré que les membres de groupes ethniques ou minoritaires peuvent être traités différemment de l'ensemble de la population par le système de santé et, dans certains cas, recevoir des soins inadéquats. Par exemple, le Dr Morton Beiser, responsable du programme d'études sur la culture, la santé et la collectivité du Centre de toxicomanie et de santé mentale, note que selon certaines études, les personnes qui ne parlent pas anglais sont moins susceptibles d'être dirigées vers un spécialiste.

«Même la pharmacothérapie doit être adaptée aux différentes cultures», souligne le Dr Beiser. Les Asiatiques, par exemple, sont plus sensibles aux antipsychotiques, et il semblerait que les faux diagnostics de schizophrénie soient fréquents parmi la population noire.

Quelques organisations ont pris naissance pour remédier à cette situation. L'organisation Across Boundaries, fondée en 1995, travaille dans un cadre antiraciste auprès de personnes souffrant de graves troubles de santé mentale. «Au Royaume-Uni, on a constaté qu'on prescrivait plus souvent les électrochocs ou des antidépresseurs aux femmes asiatiques», de dire Martha Ocampo, cofondatrice et codirectrice d'Across Boundaries.

«La médecine occidentale ne fait pas de place à la spiritualité. Pourtant, c'est une composante importante du processus de guérison dans plusieurs cultures. Les membres de communautés ethniques n'ont aucun choix», explique-t-elle.

Le personnel multiculturel d'Across Boundaries adopte une approche holistique qui intègre des techniques comme le yoga, l'acuponcture, l'art-thérapie et la médecine aryuvédique.
Plus de 90 clients d'ascendance antillaise, africaine et asiatique font appel à l'organisation.

Outre la gestion de cas, Across Boundaries, qui est subventionné par le ministère de la Santé, offre des séances de groupe, des cours d'informatique et une cuisine communautaire.

L'association Hong Fook remonte à 1979. Un groupe de professionnels de la communauté chinoise préoccupés par l'accès au traitement s'était réuni et avait mis sur pied une ligne de consultation téléphonique. En 1982, l'association recevait des fonds du ministère de la Santé et élargissait ses services à d'autres communautés d'Asie orientale.
«D'après notre expérience clinique, les patients bénéficient davantage de ce type de services, même s'ils parlent anglais», explique la directrice générale intérimaire, Christina Chan.

Les programmes de l'association mettent l'accent sur la prévention, la promotion de la santé, les consultations, le traitement à court terme et la gestion de cas. Ils incluent également des cours de gestion du stress, des groupes d'entraide et des cours d'anglais langue seconde pour les patients qui ne peuvent suivre les cours réguliers à cause de leurs problèmes de santé.

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«L'association Hong Fook établit des ponts culturels, enchaîne Christine Chan. Nous nous adressons non seulement aux personnes qui ont des troubles de santé mentale mais également aux professionnels de la santé.»
Si la communauté de l'Asie orientale est bien implantée et bénéficie d'une organisation modèle, la demande continue de dépasser l'offre. L'association, qui sert actuellement 200 patients, a une liste d'attente de neuf mois.

Les groupes d'immigrants ou de réfugiés plus récents ne sont habituellement pas en mesure de créer de telles organisations, et les fonds se font rares. Les personnes qui cherchent de l'aide doivent donc se contenter d'une «politique d'expédients», selon le Dr Beiser.

Mais les organisations spécialisées ne sont pas une solution en soi. Le Dr Beiser craint même que leur existence pousse les fournisseurs de services traditionnels à abdiquer leurs responsabilités en renvoyant leurs patients à des organismes comme Hong Fook. «Ces barrières ne sont pas un problème chinois, ni un problème que seule peut régler l'association Hong Fook. C'est tout le système qui doit en prendre la responsabilité», déclare-t-il.

D'après le Dr Beiser, il suffit souvent de former les fournisseurs de services à poser les bonnes questions sur les antécédents médicaux du patient pour transcender les barrières culturelles, et de faire appel à des interprètes compétents.

L'organisation Across Boundaries préconise également une formation antiraciste pour tous les professionnels de la santé. «Nous avons tous des préjugés, même quand on est membre d'une minorité», observe Martha Ocampo.

La solution à ce problème pourrait se trouver au sein même des communautés ethniques. «Il y a parmi ces communautés des personnes très compétentes qui ne peuvent pas pratiquer leur profession à cause de restrictions relatives au permis d'exercice. Ces personnes pourraient être d'un précieux secours si les règles étaient modifiées», maintient le Dr Beiser.
«La composition démographique de Toronto se transforme énormément, reprend Martha Ocampo. Si rien ne change, le système perdra de son efficacité.»

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juillet/auôt 1999
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